Module C5
Pauvreté et inconditionnalité de l’accueil
À l’issue de ce module, vous devez être capables de :
- Définir l’inconditionnalité de l’accueil et la contradiction qu’elle entretient avec la pénurie de places
- Analyser le travail d’inférence comme un tri qui catégorise et hiérarchise
- Repérer la survie de la distinction « bons » / « mauvais » pauvres dans les pratiques actuelles
- Transposer à Bruxelles une enquête menée en France, du SIAO à Bruss’help
- Situer le sans-abrisme belge et le modèle Housing First dans les cadres de la séance 5
Une nuit de novembre
Le mercredi 6 novembre 2024, entre 23 heures et minuit, quelque quatre cents travailleurs et bénévoles se déploient dans les rues de Bruxelles (Pierre, 2025, p. 2). Ils comptent. C’est le huitième dénombrement des personnes sans chez-soi, organisé par Bruss’help. Le résultat tombe : 9 777 personnes sans abri ou mal logées dans la Région bruxelloise (Bruss’help, 2025a). Deux ans plus tôt, on en avait compté 7 134 (Paquot, 2023). La collecte s’est élargie entre-temps. À méthodologie égale, la hausse est de près de 25 % en deux ans, de 6 465 à 8 050 personnes ; entre les totaux publiés, elle atteint 37 % (Bruss’help, 2025a). Près d’un millier de personnes, 992 exactement, ont été trouvées dans l’espace public, dans les rues, les stations de métro, les parcs, les gares et les parkings. Le nombre de femmes sans logement est passé de 1 283 à 1 991 en deux ans, celui des mineurs de 977 à 1 678 (Paquot, 2023; Pierre, 2025, p. 17). Et les femmes restent sous-comptées, parce qu’elles se cachent davantage dans la rue et recourent plus souvent à des proches (Bruss’help, 2025a, p. 22; Lelubre, 2012).
Le président de Bruss’help a pointé des causes concrètes : la pauvreté qui monte, des hausses de loyer abusives qui jettent les gens dehors, l’arrêt de l’accueil des hommes seuls par Fedasil (Van De Walle, 2025). Les expulsions se comptent aussi. En 2018, les justices de paix bruxelloises ont prononcé un jugement d’expulsion contre 3 908 ménages locataires, soit environ onze par jour (Godart et al., 2023). Les hommes seuls dont il parle sont des demandeurs d’asile. À la fin du mois d’août 2023, la secrétaire d’État à l’Asile et la Migration avait décidé de réserver les places du réseau fédéral d’accueil aux familles avec enfants et de ne plus accueillir, temporairement, les hommes seuls. Le Conseil d’État a suspendu cette décision le 13 septembre 2023, parce que la loi du 12 janvier 2007 ouvre à tout demandeur d’asile un droit à l’accueil dès sa demande et que la saturation du réseau ne permet pas d’y déroger (Conseil d’État (Belgique), 2023). Au 18 novembre 2024, 2 517 hommes isolés demandeurs de protection internationale restaient pourtant sur la liste d’attente de Fedasil (Bruss’help, 2025a, p. 46).
Le phénomène déborde Bruxelles. À partir des dénombrements locaux, on estime à 18 812 le nombre de personnes sans chez-soi en Wallonie, dont 5 031 enfants (Service public de Wallonie, 2026), et à 20 363 en Flandre (Mertens et al., 2025). La plupart ne dorment pas dehors. En Wallonie, 38,2 % logent chez des proches, et les personnes vues dans l’espace public ne représentent qu’environ 7 % du total (Service public de Wallonie, 2026).
Ce module prolonge la séance 5 en la portant sur ce terrain précis. Il s’appuie sur l’enquête de Vianney Schlegel, qui a suivi de 2014 à 2016 les commissions chargées d’orienter les demandes d’hébergement sur un territoire métropolitain français d’environ 130 communes (Schlegel, 2017, p. 189‑190). Le cas est français, avec ses sigles, et il faudra le transposer à Bruxelles. Il pose un problème que vous rencontrerez de plein fouet : on affirme un droit inconditionnel à l’hébergement, et on manque de places. Quelqu’un doit donc trier. Ce sera vous.
Le principe d’inconditionnalité
L’inconditionnalité de l’accueil pose que toute personne en détresse doit pouvoir être hébergée, sans condition préalable. Pas de statut à prouver, pas de papiers à montrer, pas de « projet » à présenter, pas de sobriété à garantir. Édouard Gardella la définit par deux absences : aucun ciblage autre que le besoin déclaré et aucune contrepartie (Gardella, 2014c). L’idée vise explicitement à abolir le tri moral, celui qui sépare le pauvre méritant du pauvre suspect.
En France, la norme s’installe dans le droit de l’urgence sociale à partir de la fin des années 1990, portée par la médicalisation du vagabondage et par des médecins comme Xavier Emmanuelli (Gardella, 2014c). La loi du 25 mars 2009 l’inscrit dans le Code de l’action sociale et des familles. Toute personne sans abri en situation de détresse a accès, « à tout moment », à un dispositif d’hébergement d’urgence, et peut y demeurer jusqu’à ce qu’une orientation lui soit proposée (France, 2009). Le texte ouvre l’accès à un dispositif, et non un droit à une place. Jusqu’en 2014, la détresse devait être « médicale, psychique et sociale » ; la loi dit aujourd’hui « ou ». Interrogé en 2019, le ministère du Logement rappelait qu’aucune condition d’âge, de sexe, de ressources ou de régularité du séjour n’y figure (Assemblée nationale, 2019).
On pourrait croire que ce principe prolonge la logique du droit subjectif rencontrée à la séance 5, celle du minimex de 1974 et de la dignité humaine inscrite dans la loi des CPAS de 1976. Le rapprochement trompe, car ces droits sont conditionnels. L’aide du CPAS suppose un état de besoin établi par une enquête sociale, et l’article 57, § 2 de la loi de 1976 réduit l’aide due aux étrangers en séjour illégal à l’aide médicale urgente (Belgique, 1976; Fierens, 2018).
En Belgique, l’inconditionnalité est écrite ailleurs, dans l’ordonnance bruxelloise du 14 juin 2018 relative à l’aide d’urgence et à l’insertion des personnes sans abri. Son article 3 rend les services d’aide d’urgence inconditionnels et gratuits. Le même article réserve pourtant le droit de les réclamer en justice à certaines catégories : les Belges, les citoyens de l’Union disposant d’un droit de séjour, les étrangers inscrits aux registres, les apatrides et les réfugiés. Les autres peuvent être accueillis, sans pouvoir l’exiger. L’article 5 accorde l’hébergement d’urgence, au moins de 20 heures à 8 heures, « dans la limite des places disponibles » (Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale, 2018). La contradiction de ce module est donc écrite dans le droit bruxellois lui-même. Dans les faits, l’inconditionnalité repose sur quelques opérateurs. En 2017, en pleine crise de gouvernance du Samusocial, la directrice de la fédération AMA rappelait qu’il était l’une des seules structures à garantir un accès inconditionnel, notamment aux sans-papiers (Mormont, 2017).
L’inconditionnalité a aussi un prix, la durée. En France, l’hébergement d’urgence, gratuit et peu conditionnel, n’offre le plus souvent que des séjours d’une à sept nuits. Gardella appelle fractionnement social la mobilité forcée qui en résulte (Gardella, 2016).
La pénurie, et le tri qu’elle impose
Dans les faits, les places manquent durablement. Sur le territoire étudié par Schlegel, le Samu social recensait environ 1 100 places pour les personnes isolées, face à 1 800 demandes (Schlegel, 2017, p. 188). Les familles relevaient d’une autre commission et n’entrent pas dans ce calcul. La pénurie n’a pas reculé depuis. En France, dans la nuit du 18 au 19 août 2025, 6 738 personnes qui avaient appelé le 115 sont restées sans solution, dont au moins 2 159 enfants (Fédération des acteurs de la solidarité & UNICEF France, 2025). La contradiction retombe alors sur les épaules des travailleurs sociaux, qui doivent sélectionner tout en tenant un discours d’accueil pour tous. C’est intenable, et pourtant c’est le quotidien. Michael Lipsky l’a décrit chez les agents publics de première ligne. Quand la demande excède les moyens, ils rationnent, en limitant l’accès ou en traitant les usagers de manière inégale (Lipsky, 1980/2010).
En France, ce tri a été centralisé. Une circulaire du 8 avril 2010 crée dans chaque département un service intégré de l’accueil et de l’orientation, le SIAO, conçu comme une plateforme unique qui reçoit toutes les demandes et affecte les places vacantes (France. Secrétariat d’État chargé du Logement et de l’Urbanisme, 2010). La loi ALUR du 24 mars 2014 lui donne une base législative (France, 2014). Le SIAO classe les demandes selon leur ancienneté, et instaure ainsi un « ordre local du mérite » (Schlegel, 2017, p. 193).
Le tri porte un nom technique. Les commissions parlent d’attribution des places ; Schlegel analyse ce qu’elles font comme un travail d’inférence, un concept d’Andrew Abbott (Schlegel, 2017, p. 188‑189). Pour Abbott, que vous avez croisé aux séances 1 et 3, le travail professionnel enchaîne trois opérations : le diagnostic, l’inférence et le traitement. L’inférence relie un diagnostic, ici la situation de la personne, à un traitement, ici la place jugée adéquate. Elle est d’autant plus sollicitée que la situation est incertaine et que les traitements sont rares (Abbott, 1988). Avec la pénurie, peu de places doivent répondre à beaucoup de situations. Ce travail consiste à transformer des situations singulières en demandes classables. En commission, on reconstitue à partir d’informations partielles la « vraie » urgence de chacun.
On mobilise des critères, souvent informels, qui priorisent certains profils et en écartent d’autres. La santé ouvre une priorité. Des infirmiers servent d’agents de liaison, et sept critères signalent les « situations particulièrement préoccupantes », parmi lesquels un enfant de moins de trois ans, une grossesse de plus de six mois, un âge de plus de 70 ans ou un handicap (Schlegel, 2017, p. 201‑202). D’autres profils sont jugés trop lourds. Schlegel en relève cinq : les personnes atteintes de troubles psychiatriques, les usagers de psychotropes, les auteurs de violences, les « habitués » ou « vedettes », et les personnes en « situation administrative précaire », c’est-à-dire sans titre de séjour (Schlegel, 2017, p. 197‑198). Trois refus d’une place adaptée, ou trois exclusions, font perdre l’ancienneté de la demande (2017, p. 198).
La priorité aux familles avec enfants se décide plus haut. En 2019, le ministère français reconnaissait qu’en cas de saturation, l’accès est priorisé au profit des familles, des femmes isolées avec enfants, des malades et des victimes de violences (Assemblée nationale, 2019). La décision belge de 2023 sur les hommes seuls demandeurs d’asile procédait du même geste, les familles d’abord (Conseil d’État (Belgique), 2023). Julien Damon a fait la critique de ce « prioritarisme », qui concentre l’aide sur les plus défavorisés, et du ciblage qui l’accompagne (Damon, 2002).
Et l’on se dispute, entre services centralisateurs et structures d’accueil, sur qui décide d’admettre qui. Dans le cas français, le SIAO propose et les centres d’hébergement et de réinsertion sociale, les CHRS, disposent. Ils tiennent des listes noires, et l’administration de l’État, la direction départementale de la cohésion sociale, qui pourrait les contraindre, n’est venue qu’à deux réunions sur une trentaine (Schlegel, 2017, p. 193‑195). Schlegel lit ce conflit comme une lutte de juridiction, au sens d’Abbott. Le résultat se lit dans les chiffres. Du 1er janvier 2015 au 6 janvier 2016, le SIAO étudié a fait 1 527 propositions d’orientation, et 1 077 d’entre elles, soit 71 %, n’ont pas abouti. Parmi ces échecs, 44 % sont des refus des CHRS, 37 % des « pertes de contact » et 19 % des refus des demandeurs (Schlegel, 2017, p. 196).
Ces refus des demandeurs ont leurs raisons. Ceux qui acceptent l’hébergement d’urgence en critiquent aussi les conditions, le manque d’intimité, l’hygiène, l’insécurité. Ce qui distingue ceux qui le refusent, c’est un attachement à des collectifs de rue et à des lieux (Gardella, 2019).
Le tri n’a pas attendu les SIAO. En 1997, Charles Soulié décrivait à Paris un réseau d’hébergement très hiérarchisé, et une population sans abri produite par des sélections successives, sur le marché du travail, sur celui du logement et dans le travail social (Soulié, 1997, p. 69). Maryse Marpsat et Jean-Marie Firdion y observaient une concurrence entre pauvres, qui accèdent aux services selon leur santé, leur réseau ou leur métier (Marpsat & Firdion, 1998). La centralisation a ensuite divisé les professionnels, entre ceux qui y résistent et ceux qui s’y engagent en y cherchant un sens (Montalban Aroca, 2014).
À Bruxelles, l’équivalent du SIAO s’appelle Bruss’help. L’ordonnance de 2018 lui confie le dispatching, c’est-à-dire l’orientation des personnes « en fonction des besoins […] et des places disponibles » (article 63), à côté du New Samusocial, qui gère l’hébergement d’urgence (Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale, 2018). En 2024, face à une « hyper saturation », Bruss’help a créé un groupe de travail sur le dispatching et dressé un tableau régional de l’offre, et le Samusocial l’a associé à sa réflexion sur l’attribution des places d’urgence (Bruss’help, 2025b). Le Brussels Deal, conclu fin 2022, cofinance 2 000 places d’urgence existantes, sans en créer de nouvelles (Bruss’help, 2025a, p. 25). La difficulté de coordonner est ancienne. Le premier Samu social bruxellois, lancé à la fin des années 1990, n’a pas réussi à mettre en réseau les associations d’une ville que Bernard Francq décrit comme un labyrinthe institutionnel. À la Noël 2000, il a été débordé par l’afflux de demandeurs d’asile, et la confusion entre sans-abri et candidats réfugiés a pesé dans son effondrement (Francq, 2004). En 2000 comme en 2024, la saturation de l’accueil des demandeurs d’asile se reporte sur l’urgence sociale.
Pour aller plus loin
Pour une ethnographie de l’urgence sociale à Paris, du 115 aux équipes mobiles, voir Cefaï & Gardella (2011). Sur les centres d’hébergement d’urgence parisiens, qui compliquent la situation des personnes à la rue plus qu’ils ne la résolvent, lisez Bruneteaux (2006) ; sur la manière dont les personnes se préservent face au circuit d’assistance, Pichon (1996). La thèse de Gardella (2014b) retrace l’assistance d’urgence en France depuis les années 1980. La première grande enquête statistique française sur les sans-domicile, menée à Paris en 1995, est présentée dans Marpsat & Firdion (2000). Pour un parallèle hors du sans-abrisme, où des associations de défense des étrangers en viennent à participer à l’application des politiques migratoires en préfecture, voir Pette (2014).
Le retour des « bons » et « mauvais » pauvres
La séance 5 l’a montré avec Simmel et Paugam : l’aide ne se contente pas de secourir, elle assigne une place. Pour Simmel, on ne devient membre du groupe des pauvres qu’à partir du moment où l’on est assisté (Simmel, 1908/1998). Paugam distingue parmi les usagers de l’action sociale les fragiles, les assistés et les marginaux, que l’intervention sociale ne touche presque plus (Paugam, 1991). Les marginaux sont ceux que les commissions d’hébergement écartent.
Le travail d’inférence réactive cette logique sous un habit gestionnaire. Schlegel conclut que les commissions trient selon trois critères, l’ancienneté, la déviance et la vulnérabilité, et que la norme d’inconditionnalité, qui devait abolir la distinction entre méritants et non-méritants, finit par la réactiver (Schlegel, 2017, p. 203). Sous couvert de critères « objectifs » d’urgence ou de faisabilité, ce travail reconduit un jugement moral. La recherche sur le mérite, le deservingness, a donné une grille à ce jugement. Le public juge une personne plus ou moins méritante selon le contrôle qu’elle a sur sa situation, son attitude, sa réciprocité, son identité et son besoin (van Oorschot, 2000). À partir de données électorales belges, une équipe a montré que ces cinq critères forment autant de logiques de justice distinctes (Meuleman et al., 2020). Partout en Europe, les personnes âgées passent pour les plus méritantes, suivies des malades et des handicapés, puis des chômeurs ; les immigrés viennent en dernier (van Oorschot, 2006). C’est, à peu de chose près, l’ordre des priorités des commissions. En comparant le RSA français et un programme new-yorkais, Élisa Chelle montre que le pauvre méritant revient dans les politiques sociales sous la forme d’une conditionnalité comportementale, justifiée par la science expérimentale (Chelle, 2012).
Le « bon » pauvre est celui qui coopère, formule une demande lisible, a un projet. Formuler une demande lisible s’apprend. Didier Fassin l’a montré à partir de trois cents lettres adressées en 1998 au Fonds d’urgence sociale, dans lesquelles les demandeurs doivent attester, par le récit de leur vie, de leur bonne foi et de leur bonne volonté (Fassin, 2000). Avoir un projet aussi. L’institution demande aux allocataires du RMI d’être autonomes en formulant un projet dans un contrat, et Nicolas Duvoux montre ce que cette injonction coûte à ceux qui ne peuvent pas s’y conformer (Duvoux, 2009). La contrepartie elle-même change de sens d’un pays à l’autre, et le workfare américain ne se confond pas avec l’insertion à la française (Morel, 2000).
Le « mauvais » pauvre est celui dont les ruptures et les troubles rendent l’accompagnement coûteux pour le service. La Belgique a ses propres filtres. À Gand, pour entrer dans les centres d’accueil réguliers, il faut n’avoir ni trouble psychiatrique dominant ni dépendance, montrer une motivation à changer, supporter la vie en groupe et disposer d’un revenu. Les auteurs parlent d’un écrémage des personnes les plus faciles à accompagner. Les autres sont étiquetés care avoiders, comme s’ils fuyaient l’aide, et renvoyés vers un second circuit d’accueil de nuit et de jour, sans visée de changement. L’étiquette fait passer pour un libre choix une exclusion produite par l’organisation (Maeseele et al., 2013). La même logique touche l’adresse de référence en CPAS, qui permet aux personnes sans abri de conserver leurs droits. Certains CPAS la subordonnent à des conditions supplémentaires, chercher un logement, suivre une médiation de dettes ou se soigner d’une dépendance, et son octroi dépend beaucoup de la marge de manœuvre des travailleurs sociaux (Robben & Hermans, 2021, p. 557‑560). Dans les CPAS, la décision de sanctionner un refus d’emploi varie d’ailleurs davantage d’un travailleur social à l’autre que d’une commune à l’autre (De Wilde & Marchal, 2019).
On retrouve la gouvernementalité néolibérale de la séance 4 : l’accès au droit se conditionne, en pratique, à la capacité de jouer le bon rôle. En France, Vincent Dubois a montré comment le contrôle des assistés est devenu depuis les années 1990 un mot d’ordre politique et moral, de plus en plus rigoriste envers les plus précaires, sans équivalent pour la fraude des plus aisés (Dubois, 2021).
Le poids croissant des critères médicaux dans la priorisation ajoute une médicalisation de la misère. Le motif est ancien. En France, jusqu’au milieu du XXe siècle, seul le motif sanitaire était politiquement recevable pour justifier l’assistance (Brodiez-Dolino, 2013). Il conduit aujourd’hui à des arbitrages terribles. Une coordinatrice raconte à Schlegel avoir dû choisir entre deux enfants atteints d’un cancer (Schlegel, 2017, p. 200).
Le tri a aussi une dimension ethnique. À Paris, les familles étiquetées « Roms » ont bien moins de chances que les autres d’obtenir une place d’hébergement (Eloy, 2019). À Bruxelles, une expérience menée auprès de passants montre qu’environ 80 % d’entre eux préfèrent donner à un mendiant handicapé ou accompagné d’un enfant, et qu’environ 70 % préfèrent ne pas donner à un mendiant rom (Soare et al., 2026). La mendicité est pourtant une activité de survie. Sur 5 634 observations du travail de rue de l’ASBL Diogènes, entre 2018 et 2023, le principal prédicteur de la mendicité est l’absence de tout autre revenu (Adriaenssens et al., 2025).
Une frontière très ancienne
La distinction n’a rien de neuf. Bronisław Geremek montre que l’Europe balance depuis le Moyen Âge entre deux réponses à la misère, la potence et la pitié. Au XVIe siècle, les réformes urbaines de l’assistance, dont celle d’Ypres, interdisent l’aumône individuelle, expulsent les vagabonds étrangers à la ville, séparent les vrais invalides des faux et mettent les valides au travail (Geremek, 1978/1987). Robert Castel dégage les deux critères qui organisent l’assistance depuis des siècles, l’incapacité de travailler et l’appartenance à une communauté locale. Le valide sans attache, le vagabond, est réprimé comme un surnuméraire (Castel, 1995). Les priorités d’aujourd’hui en gardent la trace. On aide qui ne peut pas travailler, l’enfant, le malade, la femme enceinte ; on se méfie du valide isolé. Julien Damon retrouve cette constante dans l’histoire du vagabondage, qui cherche toujours à compter les pauvres, à les définir et à séparer les vrais des faux. On dirait aujourd’hui l’insérable et le non-insérable (Damon, 1996).
En Belgique, un siècle de vagabondage pénal
De 1891 à 1993, la loi belge fait de la mendicité et du vagabondage des délits. Elle sépare ceux qui mendient à cause du chômage, de l’âge ou de la maladie de ceux qui le font « par débauche, oisiveté ou ivresse ». Les premiers sont envoyés à la colonie de Wortel, les seconds à Merksplas (Robben & Hermans, 2021, p. 543). La loi du 12 janvier 1993 contenant un programme d’urgence pour une société plus solidaire abroge la loi du 27 novembre 1891 et les articles 342 à 347 du Code pénal. Elle crée au passage un droit de réquisition des immeubles abandonnés au profit des sans-abri (Belgique, 1993). En Flandre, le passage du vagabond, problème pénal, au sans-abri, problème de pauvreté, s’est accompagné d’une lecture psychosociale des personnes et d’une aide de plus en plus conditionnelle (Maeseele et al., 2014). La répression n’a pas disparu pour autant. Des règlements communaux sanctionnent encore la mendicité, et une loi de 2017 pénalise l’occupation d’immeubles vides (Fierens, 2018).
Pour aller plus loin
Pour l’histoire américaine de la figure du pauvre non méritant, voir Katz (1989/2013) ; pour la Normandie du XIXe siècle, entre bienfaisance et dépôts de mendicité, Kitts (2022). Sur les trois formes de pauvreté, intégrée, marginale et disqualifiante, lisez Paugam (2005), et sur le passage du RMI au RSA, le dialogue de Paugam & Duvoux (2008). Pour la Belgique, Zamora Vargas (2017) montre que la lutte ciblée contre la pauvreté, qui découpe la question sociale en catégories à risque, les SDF compris, a accompagné le recul des droits universels.
Housing First, ou inverser l’escalier
Une réponse existe, et elle vaut la peine d’être connue parce qu’elle prend le contre-pied du tri. Le modèle classique fonctionne comme un escalier : on mérite un logement par étapes, en prouvant d’abord qu’on se soigne, qu’on se stabilise, qu’on est prêt. Né aux États-Unis dans le sillage de la désinstitutionnalisation psychiatrique, ce modèle impose des règles strictes qui bloquent les personnes à certaines marches (Pleace, 2011). Housing First renverse l’ordre. On donne d’abord un logement stable, sans condition de traitement préalable, et l’accompagnement vient ensuite, à partir de cette base.
Le modèle naît à New York, au début des années 1990, avec le programme Pathways to Housing. Il loge directement, dans des appartements dispersés, des personnes qui vivent à la rue avec des troubles psychiatriques. Cinq ans plus tard, 88 % des 242 personnes logées entre 1993 et 1997 le sont toujours, contre 47 % dans le système en escalier de la ville (Tsemberis & Eisenberg, 2000). Un essai randomisé confirme ensuite que le logement immédiat, sans exigence de traitement ni de sobriété, tient mieux, sans différence de consommation ni de symptômes (Tsemberis et al., 2004). Le guide européen de la FEANTSA en tire huit principes, dont la séparation du logement et du traitement, le choix laissé aux personnes et un soutien aussi long que nécessaire (Pleace, 2016).
La Belgique l’expérimente depuis septembre 2013, et l’initiative est fédérale. Le deuxième Plan fédéral de lutte contre la pauvreté prévoit en 2012 le Housing First dans les cinq grandes villes, Bruxelles, Anvers, Gand, Charleroi et Liège, avec un financement de la Loterie nationale. Les trois Régions sont concernées d’emblée, et Hasselt, Molenbeek-Saint-Jean et Namur rejoignent ensuite l’expérimentation (Buxant, 2018b, p. 231). Après deux ans, 90 % des 141 personnes accompagnées sont toujours logées. Aucun facteur ne prédisait l’échec, et Coralie Buxant, qui coordonnait l’expérimentation, en conclut qu’on ne peut exclure personne a priori (Buxant, 2018a). Ceux que les commissions écartent comme trop lourds sont donc le public avec lequel le modèle réussit. Bruxelles l’a inscrit dans son ordonnance de 2018, qui le définit comme l’accès immédiat à un logement stable, avec un accompagnement que la personne peut refuser (Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale, 2018). En novembre 2024, 354 personnes y étaient suivies en Housing First, contre 21 en 2014 (Pierre, 2025, p. 52‑53).
Le déplacement touche la relation d’aide elle-même. À Bruxelles, les équipes pionnières ne posent aucune condition de traitement ni d’abstinence, et ne connaissent pas d’autre motif d’expulsion que ceux d’un locataire ordinaire, le loyer impayé, les dégradations, les conflits de voisinage. L’institution s’adapte à la personne, qui n’a plus à « montrer patte blanche » pour être aidée (Lo Sardo, 2016, p. 100). Le pari est que la stabilité du logement est la condition du reste, pas sa récompense. C’est l’inconditionnalité prise au sérieux, contre la logique de l’escalier et du tri.
Ce qui freine le modèle en Belgique
Contre l’escalier, sans aucun doute. Contre le tri, en partie seulement. Le Housing First supprime les conditions de soin et d’abstinence ; il ne supprime pas la sélection qu’impose la rareté. L’ordonnance bruxelloise ne l’accorde que « sous réserve du nombre de places disponibles » (article 20) (Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale, 2018). Le manuel belge recommande de fixer des critères de public et une procédure de sélection. À Charleroi, un comité réunit les services du Relais social et motive ses refus (Buxant et al., 2016, p. 26). Dans le Limbourg, un intervenant résume l’arithmétique : « nous devons n’en sélectionner que 2 alors que nous avons eu 50 candidatures » (2016, p. 27). Un autre rapporte la question qui revient dans la rue, pourquoi eux et pas moi (2016, p. 26‑27). À Bruxelles, les 354 personnes suivies en 2024 sont à mettre en regard des 9 777 personnes sans chez-soi.
Le logement manque d’abord. En 2017, 48 804 ménages attendaient un logement social en Région bruxelloise. La Strada relève d’autres obstacles : des baux glissants qui font des associations des bailleurs, la réticence d’autres services, surtout en santé mentale, des locataires qui restent sous le seuil de pauvreté, des subsides de court terme pour des accompagnements à durée indéterminée, et un modèle perçu comme une « solution miracle à bon marché » (Swyngedauw, 2018, p. 48‑49). Le Housing First doit trouver ses logements sur le marché même qui expulse (Godart et al., 2023).
Les compétences, ensuite, sont éclatées. Le CPAS et l’accueil des demandeurs d’asile relèvent du fédéral, l’aide aux personnes et le logement des Communautés et des Régions. L’accord de coopération de 2014 engage ces niveaux de pouvoir dans une politique coordonnée et adopte la typologie européenne ETHOS comme cadre commun (Belgique, 2014). Les choix restent hésitants. À l’issue de l’expérimentation, la Wallonie finance ses trois sites pionniers, mais ouvre dans le même temps de nouveaux abris de nuit (Buxant, 2018b, p. 233‑234), et en 2017, le débat bruxellois entre urgence et logement n’était pas tranché (Mormont, 2017). La Finlande a fait l’inverse. Son programme national de 2008 a converti les foyers en logements accompagnés, et Helsinki est passée de 3 665 places d’hébergement en 1970 à 171 en 2011 (Kaakinen, 2014).
Le tri moral, enfin, peut revenir par une autre porte. Le discours du choix, au cœur du modèle new-yorkais, distingue lui aussi des clients capables et incapables, et des échecs répétés peuvent mettre fin au statut de client (Hansen Löfstrand & Juhila, 2012). À Bruxelles, avant d’attribuer un logement social à M. J., suivi en Housing First, les autorités communales le convoquent, le jugeant d’avance incapable d’habiter. Il est expulsé deux fois, et l’équipe maintient l’accompagnement jusqu’au troisième logement (Lo Sardo, 2016, p. 96). Une fois relogées, les personnes retrouvent aussi les normes d’activation de l’État social actif, qui reconduisent une frontière entre « les méritants et les autres » (Wagener et al., 2022, p. 65). L’évaluation belge repart de Castel. Sortir de la désaffiliation suppose de se réaffilier sur deux axes, le travail et les liens sociaux, et le logement seul n’y suffit pas (Castel, 1995; Wagener et al., 2022). Castel rappelait d’ailleurs que la protection contre les aléas de l’existence a reposé sur une propriété sociale, celle des droits attachés au travail (Castel, 2003).
En France, où le programme Un chez-soi d’abord est passé de l’expérimentation à la politique publique, la même question se pose déjà. Qui entrera quand le protocole de recherche ne décidera plus (Laval, 2018) ? La principale fédération française de l’hébergement défend le logement d’abord sans renoncer à l’hébergement inconditionnel (Chayata & Gueguen, 2016), deux principes que la circulaire de 2010 sur les SIAO affichait déjà côte à côte (France. Secrétariat d’État chargé du Logement et de l’Urbanisme, 2010).
Pour aller plus loin
Pour l’essai canadien At Home/Chez Soi, qui a servi de référence en Europe, voir Aubry et al. (2015) ; pour le suivi à quatre ans de l’essai français, Loubière et al. (2022). Le bilan bruxellois le plus complet reste Swyngedauw (2018), et l’ethnographie de Lo Sardo (2016) montre les équipes au travail. Pour comprendre les longs parcours de rue auxquels le modèle s’adresse, lisez Thelen (2006), une ethnographie comparée menée à Bruxelles, Verviers, Paris et Lisbonne. Pour le dénombrement bruxellois complet, avec les profils et les trajectoires des personnes, voir Pierre (2025).
Pour la pratique
Ce module décrit une violence discrète : trier en disant accueillir. Le travail réflexif consiste à nommer cette contradiction plutôt qu’à la porter comme une faute personnelle. Quand vous refuserez une place faute de lit disponible, rappelez-vous que le tri n’est pas un défaut de l’accueil. C’est un effet de la pénurie, et la pénurie est une décision politique sur l’allocation des moyens, pas une fatalité. Pour la France, Gardella montre que l’État central entretient la rareté des places par crainte d’un « appel d’air » (Gardella, 2014c, 2014a). À Bruxelles, l’ordonnance de 2018 impose au Collège réuni d’affecter des moyens suffisants à l’hébergement d’urgence des personnes qu’elle couvre (Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale, 2018), et le Conseil d’État a rappelé en 2023 que la saturation ne dispense pas l’État de son obligation d’accueillir les demandeurs d’asile (Conseil d’État (Belgique), 2023). Nommer cela ne vous donnera pas de lit supplémentaire. Cela vous évitera de confondre une décision budgétaire avec votre propre échec.
Reste le refus. Il arrive qu’une personne décline la place qu’on lui propose. Les professionnelles de l’assistance tendent alors à faire passer le respect de son autonomie avant l’asymétrie de l’aide. Gardella appelle cette attitude une solidarité individualiste, et se demande ce qu’il faudrait changer pour mieux la réaliser quand l’aide est refusée (Gardella, 2023).
Questions d’examen — Module C5
Question C5.A
Définissez l’inconditionnalité de l’accueil. En quoi entre-t-elle en contradiction avec la pénurie de places ? Comment les professionnels gèrent-ils cette contradiction ?
Références à mobiliser : Schlegel (2017) ; Gardella (2014c) ; France (2009) ; Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale (2018) ; Damon (2002) ; Marpsat & Firdion (2000) ; Castel (1995).
Question C5.B
Qu’est-ce que le « travail d’inférence » ? Montrez comment il reconduit la distinction entre « bons » et « mauvais » pauvres sous une forme gestionnaire.
Références à mobiliser : Schlegel (2017) ; Abbott (1988) ; Paugam (1991) ; Simmel (1908/1998) ; Fassin (2000) ; Castel (1995) ; Duvoux (2009) ; Soulié (1997) ; Maeseele et al. (2013).
Question C5.C
En quoi le modèle Housing First prend-il le contre-pied de la logique du tri ? Quels obstacles rencontre-t-il en Belgique ?
Références à mobiliser : Tsemberis et al. (2004) ; Buxant (2018a) ; Buxant et al. (2016) ; Swyngedauw (2018) ; Hansen Löfstrand & Juhila (2012) ; Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale (2018).