Séance 5
Désaffiliation et disqualification sociale (1980–2010)
À l’issue de cette séance, vous devez être capables de :
- Manier les zones de l’existence sociale (Castel) et les phases de la disqualification (Paugam)
- Lire la désindustrialisation wallonne à travers ces deux cadres
- Analyser le passage du Minimex au RIS (2002) comme un changement de philosophie
- Interpréter les données belges sur la pauvreté et la fragilisation sociale
- Discuter les critiques adressées à ces cadres et le débat sur la rupture de 2002
Un vendredi noir
Le vendredi 2 septembre 2016, la direction de Caterpillar réunit un conseil d’entreprise extraordinaire à Gosselies, près de Charleroi. Elle y annonce son intention de fermer le site. L’usine vient de fêter ses cinquante ans. Elle compte 2 101 salariés, sans parler des milliers d’emplois qui disparaîtront chez les sous-traitants, et l’annonce « a sonné comme un tremblement de terre en Wallonie » (Gracos, 2017, p. 11). Quand la Belgique demandera l’aide du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation, elle comptera 2 287 licenciements chez Caterpillar et cinq de ses fournisseurs (Parlement européen, 2018). Quelques années plus tôt, à Liège, c’était ArcelorMittal. Le 13 octobre 2011, la direction annonçait la fermeture définitive de la majeure partie de la phase à chaud. L’annonce frappait 581 sidérurgistes et, selon les estimations, plus d’un millier de travailleurs chez les sous-traitants (Capron, 2011). Un an plus tard, on comptait 795 pertes d’emplois directes (Capron, 2012). Les ouvriers ont rejeté le premier plan social en novembre 2012. Ça n’a rien changé.
Derrière ces chiffres, il y a des hommes pour qui le travail n’était pas qu’un revenu. C’était une identité, une appartenance, une fierté de classe, parfois transmise sur trois générations dans la même vallée. Quand l’usine ferme, ce n’est pas seulement la paie qui s’arrête. C’est tout un monde qui se défait. En 1931 déjà, à Marienthal, un village autrichien dont presque toutes les familles dépendaient d’une usine textile fermée l’année précédente, une équipe de sociologues décrivait la résignation et un rapport au temps qui se désorganise (Lazarsfeld et al., 1933/1981). À Creil, les licenciés de l’usine Chausson, fermée en 1996 avec un plan social réputé exemplaire, ont vécu la perte de leur emploi comme une perte de soi (Linhart et al., 2002). Ce deuil se prolonge des décennies après les fermetures (Strangleman, 2017).
Ce monde était très masculin, et la désindustrialisation a aussi défait des masculinités ouvrières, désormais stigmatisées (Fontaine & Vigna, 2019). Les femmes n’ont pas été épargnées pour autant. En 1983, en Wallonie, le chômage des femmes atteignait 20,2 %, le double de celui des hommes (9,5 %) (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, 2026). Cette séance donne les outils pour penser ce qui se défait alors, et pourquoi le travail social s’y retrouve en première ligne.
Paugam : la carrière du disqualifié
Serge Paugam regarde le même processus depuis un autre angle : celui de l’identité et du regard des autres. La disqualification sociale est l’affaiblissement des liens d’un individu avec la société, par la perte de revenus mais surtout par le changement de regard que la collectivité porte sur lui (Paugam, 1991). Le concept vient d’une enquête française. En 1986 et 1987, à Saint-Brieuc, en Bretagne, Paugam dépouille les fichiers de l’action sociale et mène environ soixante-dix entretiens dans une cité de la ville (Paugam, 1991). Il construit sa typologie avec les travailleurs sociaux, à partir des dossiers du centre communal d’action sociale, l’équivalent français du CPAS (Paugam, 1990). Il étudie la pauvreté comme un statut socialement reconnu, celui d’« assisté », et non à partir d’un seuil de revenu.
En 1991, Paugam distingue trois types selon leur rapport aux services d’action sociale, les fragiles, les assistés et les marginaux. Dans une préface de 1994, il les relit comme trois phases d’un processus, qui ne sont pas mécaniquement linéaires (Paugam, 1991). Le mot « carrière » vient d’Erving Goffman, que Paugam reprend dans un chapitre sur « la carrière morale des assistés » (Goffman, 1963/1975; Paugam, 1991).
La fragilité d’abord : l’entrée dans l’insécurité professionnelle, l’angoisse, la honte. À ce stade, on cache sa situation, on refuse l’aide sociale par peur du stigmate. Goffman parlait de contrôler l’information sur soi (Goffman, 1963/1975). En Wallonie et à Bruxelles, un chômeur sur trois dit éprouver de la gêne, souvent teintée de culpabilité, quand on l’interroge sur sa recherche d’emploi (Vendramin, 2016). Au Royaume-Uni, plus d’un quart des personnes interrogées disent qu’une raison liée au stigmate les rendrait moins enclines à demander une prestation (Baumberg, 2016). En Belgique pourtant, ce qui prédit le mieux le non-recours à l’aide sociale, c’est le manque d’information, bien plus que le stigmate ou la lourdeur des démarches (Bolland et al., 2025). À Bruxelles, la multiplication des critères, l’instabilité des statuts et la dématérialisation découragent aussi beaucoup d’ayants droit (Noël, 2021).
La dépendance ensuite : les ressources propres et familiales épuisées, on se résigne à demander, en Belgique, l’aide du CPAS. On entre dans une relation d’assistance qui change l’identité : on devient, aux yeux des autres et aux siens, un « assisté ». Tous ne s’y résignent pas de la même façon. Paugam distingue une assistance différée, installée ou revendiquée (Paugam, 1991). Chez des allocataires du RMI de la région parisienne, Nicolas Duvoux décrit de même ceux qui mettent l’assistance à distance, ceux dont l’adhésion au contrat s’use avec le temps, et ceux qui refusent la dépendance (Duvoux, 2009).
La rupture enfin : accablé par le cumul des échecs, on se retire, parfois on déserte même les services sociaux. Là encore, Paugam nuance, puisque les marginaux résistent aussi au stigmate, en le conjurant ou en s’organisant (Paugam, 1991). En 2021, Renaud Maes a recontacté vingt-cinq jeunes précaires de Molenbeek, non vaccinés contre la Covid-19. Leur réticence tenait moins au vaccin qu’à une défiance envers les institutions, hôpitaux et CPAS compris, nourrie d’expériences de mépris. Douze d’entre eux disaient que leur disparition soulagerait tout le monde, et l’auteur y lit une désaffiliation très avancée (Maes, 2021).
Paugam reprend ici l’intuition de Simmel rencontrée à la séance 2 : le pauvre est une création de la société, il est celui à qui l’on accorde l’assistance (Simmel, 1908/1998). En Belgique, demander le revenu d’intégration marque une rupture identitaire. À Bruxelles, une part importante de la non-demande vient du refus d’être identifié comme allocataire du CPAS. Les usagers parlent d’humiliation, de honte, parfois de rage, et la honte persiste une fois le revenu obtenu (Noël, 2017, p. 91‑92). L’aide assure la survie, et dans le même geste elle assigne une place dévalorisée. C’est au guichet que ce statut se fabrique. Le demandeur doit expliquer et prouver, l’agent doit contrôler et statuer (Dubois, 2005). En échange de l’aide d’urgence, on demande désormais aux pauvres de livrer leur récit, la matière même de leur existence (Fassin, 2000).
Le discours public des années 1990 et 2000, qui oppose les « travailleurs méritants » aux « assistés profiteurs », n’a fait qu’aggraver cet étiquetage. En Europe, l’explication de la pauvreté par la paresse a fortement progressé entre 1993 et 2001, au détriment de l’explication par l’injustice (Paugam, 2008). Aux Pays-Bas, le public répartit la solidarité selon des critères de mérite, et cette solidarité devient plus conditionnelle (van Oorschot, 2000). Or il n’y a stigmate que là où s’exerce un pouvoir, capable d’étiqueter et de discriminer (Link & Phelan, 2001), et le CPAS dispose de ce pouvoir. Le travail social n’échappe pas à ces catégories. En Belgique, des travailleurs sociaux engagés contre la pauvreté infantile dans des communes opposent eux-mêmes pauvres méritants et non méritants, et renforcent la disqualification quand ils soutiennent les enfants en sanctionnant les parents. Certains prennent pourtant leurs distances avec ce virage normatif des politiques sociales (Jacquet et al., 2022).
Paugam a ensuite élargi son cadre. Il transpose la disqualification au monde salarié, en croisant l’instabilité de l’emploi et le défaut de reconnaissance au travail (Paugam, 2000). La disqualification commence alors avant le guichet, dans l’entreprise qui se restructure, et Paugam rejoint ici la zone de vulnérabilité de Castel. Dans une comparaison européenne, il distingue trois formes de pauvreté, intégrée, marginale et disqualifiante (Paugam, 2005). La dernière touche des franges larges de la population, souvent d’anciens salariés refoulés de l’emploi, et fait naître une angoisse collective de basculer dans l’assistance. On peut y ranger la Wallonie des bassins. Paugam distingue enfin quatre types de liens, de filiation, de participation élective, de participation organique par le travail et de citoyenneté, dont la disqualification est la fragilisation cumulée (Paugam, 2008).
Pour aller plus loin
Pour une version courte et en accès libre des Formes élémentaires, voir Paugam (2001). Dès 1994, une chercheuse de la Caisse nationale des allocations familiales comparait désaffiliation, disqualification et désinsertion (Debordeaux, 1994). Pour une critique de l’approche relationnelle issue de Simmel, qui risque de confondre l’objet de recherche avec les catégories administratives, voir Duvoux & Rodriguez (2016).
La Wallonie, terrain de la thèse
Ce que Castel décrit en concepts, la Wallonie l’a vécu en grandeur réelle. Les bassins de Liège et de Charleroi ont porté l’économie belge depuis le XIXe siècle. René Leboutte définit le bassin industriel comme un territoire organisé autour du rendement de l’industrie lourde (Leboutte, 2001). Le 18 janvier 1960, à Charleroi, le président du Conseil économique wallon, Émile Cornez, déclarait déjà que « La désindustrialisation a commencé » (Destatte, 2010, p. 17). Entre 1972 et 1980, la Wallonie perd 91 000 emplois industriels, plus d’un quart du total. En août 1981, elle compte 137 451 chômeurs, 17,8 % de la population assurée (Destatte, 2010).
Le charbon a disparu en une génération. Les bassins wallons comptaient environ 133 000 ouvriers mineurs à la fin de 1948, et encore 110 000 à la fin de 1957. Le Borinage ferme son dernier charbonnage en 1975, Liège en 1980, Charleroi en 1984 (Bruwier, 1988, p. 179 et 202). Le dernier charbonnage wallon, le Roton, à Farciennes, ferme le 30 septembre 1984 (Delforge, s. d.). Les 17 673 mineurs belges qui restent alors travaillent tous en Campine (Bruwier, 1988). Peu d’anciens mineurs deviennent pourtant chômeurs complets. Les pensions, les prépensions et l’invalidité absorbent l’essentiel, ce qui fait passer tout un monde ouvrier vers ce que Castel appelle la zone d’assistance, tandis que le chômage déborde la mine et gagne tout le bassin (Bruwier, 1988, p. 187).
La sidérurgie liégeoise a suivi. Cockerill Sambre, constitué en 1981, passe à Usinor en 1998, puis entre dans Arcelor en 2001-2002 (Capron, 2001, 2003). Dès 2003, Arcelor veut fermer progressivement ses phases à chaud continentales, à commencer par Liège, selon une logique essentiellement financière (Capron, 2003). Les hauts-fourneaux s’arrêtent en 2011-2013. La Région wallonne avait commandé deux rapports, l’un concluant à une fermeture inéluctable, l’autre à la viabilité d’une sidérurgie intégrée. ArcelorMittal a refusé de céder ses outils, et les pouvoirs publics n’y ont rien pu (Capron, 2012). Le verre, l’automobile, l’assemblage : chaque secteur a refermé ses sites les uns après les autres, les Forges de Clabecq à Tubize en 1997, Caterpillar Gosselies en 2016. La faillite de Clabecq, prononcée le 3 janvier 1997, a privé d’emploi environ 2 000 travailleurs (Gilain, 2017).
Le chômage de masse s’installe. En 1983, l’écart entre régions reste faible, avec 13,5 % en Wallonie, 12,2 % à Bruxelles et 10,7 % en Flandre. Le chômage wallon culmine à 14,2 % en 1996 et ne passe sous les 10 % qu’une seule année, en 2011, alors que la Flandre tourne autour de 5 % depuis 1992. Environ la moitié du chômage wallon est structurel (Van Haeperen, 2016, p. 5). De 1983 à 2015, 30 % des jeunes actifs wallons cherchent en moyenne un emploi (Van Haeperen, 2016). En 2025 encore, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 22,2 % en Wallonie, contre 13,5 % en Flandre (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, 2026). Que deviennent les licenciés ? En France, deux ans après la fermeture de Moulinex en Basse-Normandie, en 2001, 38 % relevaient de mesures d’âge, 32 % avaient retrouvé un emploi et 16 % seulement avaient une insertion stable. Les femmes retrouvaient deux fois moins souvent un emploi que les hommes (Roupnel-Fuentes, 2014). La fermeture redistribue les licenciés entre les zones de Castel.
Le sens des conflits sociaux a basculé avec eux, même si la frontière est moins nette qu’on ne le dit souvent. Les luttes contre les fermetures commencent dès 1959 dans le Borinage (Bruwier, 1988, p. 179). Jusqu’au milieu des années 1980, des collectifs ouvriers opposent aux fermetures des contre-propositions, d’autres scénarios de reconversion, par exemple chez Siemens dans le Borinage en 1976 ou dans la sidérurgie d’Athus en 1977. Dans les années 1980, sous l’austérité, ces initiatives collectives cèdent la place à l’employabilité individuelle (Verschueren, 2014). Les grèves offensives, pour de meilleures conditions et pour le progrès, reculent. Les conflits portent de plus en plus sur les conditions du départ, de moins en moins sur le maintien de l’emploi : on ne négocie plus le progrès, on négocie les modalités d’un plan de licenciement. À Gosselies, en 2016, l’annonce ne provoque presque pas de grève. Le combat se déplace vers la procédure Renault, les prépensions et le pouvoir du politique face à une multinationale (Gracos, 2017). Cette procédure d’information et de consultation porte le nom de l’usine Renault de Vilvorde, en Brabant flamand, dont la fermeture en 1997 avait conduit le législateur à l’imposer. À Liège, les savoirs ouvriers mobilisés contre la fermeture ont fini disqualifiés par les expertises gestionnaires (Lomba, 2013). La différence dit tout. On est passé d’une classe qui avance à une classe qui encaisse.
Pour aller plus loin
Sur les causes du déclin wallon, le classique reste Quévit (1978), qui l’attribue au pouvoir politique et aux groupes financiers. Sur la fermeture des mines du Borinage et le rôle de la construction européenne, voir Verschueren (2013). Pour le conflit d’ArcelorMittal-Liège en 2011, et une annexe statistique sur les grèves en Belgique de 1991 à 2011, voir Gracos (2012). Pour une comparaison française, l’enquête de Beaud & Pialoux (1999) aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard décrit un groupe ouvrier qui se défait.
Du Minimex au RIS : un changement de philosophie
La loi du 7 août 1974 institue le minimex, le minimum de moyens d’existence (Belgique, 1974). Sa logique est celle de l’État-providence. Le texte en fait un droit subjectif, que l’on peut faire valoir en justice, et non plus une faveur (Dumont, 2012, p. 141). C’est un droit, mais un droit sous conditions. La loi le réserve à « Tout Belge » majeur qui ne peut se procurer des ressources suffisantes, ni par ses efforts personnels ni par d’autres moyens, et un arrêté royal peut l’étendre à des non-Belges. Son article 6 exige dès l’origine la preuve que l’on est « disposé à être mis au travail », sauf raisons de santé ou « raisons sociales impératives » (Belgique, 1974). Le minimex supprime la vieille notion d’indigence, mais il garde la disposition au travail (Zamora, 2012). Pour le juriste Daniel Dumont, s’activer n’est donc pas devenu la contrepartie du minimex en 2002, puisque « ça l’a toujours été » (Dumont, 2012, p. 143).
Le nombre de minimexés quintuple entre 1976 et 1990 (Zamora, 2012). La loi du 12 janvier 1993, un « programme d’urgence pour une société plus solidaire », insère alors dans le minimex un projet individualisé d’intégration sociale. C’est un contrat écrit, qui prouve la disposition au travail, et il est obligatoire pour les moins de 25 ans (Belgique, 1993).
La loi du 26 mai 2002 change le nom et l’esprit. Le minimex devient le revenu d’intégration sociale, et le « droit à un revenu » devient le « droit à l’intégration sociale » (Belgique, 2002). Le déplacement n’est pas qu’un mot. L’outil central de la réforme est le projet individualisé d’intégration sociale, ce contrat que le bénéficiaire signe avec son CPAS, qui fixe des objectifs et des engagements, et dont le non-respect peut entraîner une suspension du revenu d’un mois au plus, de trois mois en cas de récidive, après avis du travailleur social qui suit le dossier (Belgique, 2002). En 2002 pourtant, ce projet n’est obligatoire que pour les moins de 25 ans et pour les bénéficiaires aux études. Pour les autres, le revenu « peut » en être assorti. Il faut attendre le 1er novembre 2016 pour qu’il soit généralisé à tout nouveau bénéficiaire (Belgique, 2016). Le SPP Intégration sociale avait commandé une évaluation du PIIS, dont le gouvernement n’a pas suivi les recommandations (Franssen et al., 2015). Saisie par le Collectif Solidarité contre l’Exclusion et la Ligue des droits de l’homme, la Cour constitutionnelle a maintenu cette généralisation en 2018, et n’a annulé que le « service communautaire » créé par la même loi (Cour constitutionnelle, 2018).
Abraham Franssen a analysé le projet de réforme présenté à l’été 2000 par le ministre Johan Vande Lanotte. Il résume la bascule d’une formule, « l’esprit de 1974 est renversé ». Le revenu minimum n’est plus un « quasi-droit » qui servirait de socle à un travail social plus qualitatif. Il devient une modalité « conditionnée et conditionnelle » du droit à l’intégration, la contrepartie d’une disposition à accepter un emploi adapté (Franssen, 2003). Pour Franssen, ces dispositifs fabriquent un nouveau sujet. Qu’ils s’adressent aux chômeurs, aux minimexés, aux élèves décrocheurs ou aux jeunes délinquants, ils partagent la même grammaire, faite de projet individualisé, de contrat et d’évaluation (2003). Frédéric Michel, assistant social en CPAS, voit lui aussi dans le RIS une rupture avec un minimex centré sur le revenu (Michel, 2009). Daniel Dumont le conteste. Pour lui, la réforme de 2002 tient surtout du « marketing politique », avec de vraies avancées, des montants revalorisés et un meilleur financement des CPAS, et la doctrine flamande n’y voyait qu’un large statu quo (Dumont, 2012, p. 157‑158). Il rappelle aussi l’écart qui demeure. En février 2012, le revenu d’intégration d’un isolé était de 785 euros par mois, pour un seuil de pauvreté de 973 euros (Dumont, 2012, p. 158). Rupture de philosophie ou continuité juridique, les deux lectures se défendent. À vous de les confronter.
L’État social actif devient une idéologie de gouvernement avec l’accord fédéral du 14 juillet 1999 (Franssen, 2003). Le ministre Frank Vandenbroucke en a donné la formule, un État social qui offre des chances et pas seulement des allocations (Vandenbroucke, 1999). Geoffroy Matagne le rattache à la « troisième voie » et à sa diffusion européenne, et se demande si l’on tient là un nouveau référentiel de politique publique (Matagne, 2001). En France, dès 1995, Pierre Rosanvallon plaidait pour un État « actif-providence » et un nouveau contrat social (Rosanvallon, 1995). Castel, lui, voyait dans le RMI français une stratégie temporaire et nécessaire, non une solution globale (Castel, 1994). Il distinguait depuis 1991 deux politiques. L’une, préventive, agit sur la zone de vulnérabilité par des mesures générales ; l’autre, réparatrice, réduit la désaffiliation par l’insertion (Castel, 1991, p. 167). Le minimex comme le RIS relèvent de la seconde.
Relu depuis Bruxelles, Castel aide à comprendre ce glissement. Le contrat de travail reste majoritaire, mais il perd sa fonction protectrice, et les droits sociaux cèdent la place aux mesures d’activation (Kozlowski, 2011). Mejed Hamzaoui analyse le contrat comme un instrument de l’action publique au service des politiques sociales actives (Hamzaoui, 2017). Daniel Dumont propose une distinction utile. L’activation ne rend pas les allocations plus conditionnelles, elle les contractualise, et tout dépend de la manière. Sous sa forme coercitive, le welfare to work fait craindre une stigmatisation injuste ; négociée, l’activation peut mieux répondre aux difficultés des bénéficiaires que l’État-providence traditionnel (Dumont, 2011).
Les chiffres disent la pression que cette époque a fait monter. En moyenne mensuelle, le nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration en Belgique est passé d’environ 78 800 en 2006 à près de 159 000 en 2023, puis à 166 000 en 2024. Il a plus que doublé en dix-huit ans (Bureau fédéral du Plan, 2025a; SPP Intégration sociale, 2026). Si l’on compte toutes les personnes aidées au moins une fois dans l’année, on atteint 223 387 en 2023 (SPP Intégration sociale, 2026). En 2024, 1,41 % de la population du pays vivait du RIS, avec de fortes différences régionales, 3,7 % à Bruxelles, 2,0 % en Wallonie et 0,6 % en Flandre. La part atteint 8,0 % chez les 18-24 ans (Bureau fédéral du Plan, 2025a). Rapportée aux seuls 18-64 ans, et en comptant l’aide sociale équivalente, elle est bien plus élevée. En janvier 2025, elle est de 6,8 % à Bruxelles, 3,9 % en Wallonie et 1,5 % en Flandre, et elle monte à 8,1 % à Charleroi et 10,5 % à Liège (Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, 2026). La pauvreté ne s’est pas résorbée. Elle a changé de gestion.
Pour aller plus loin
Pour une socio-histoire de l’assistance en Belgique de 1895 à 2015, qui se demande pourquoi la pauvreté a progressé pendant que se multipliaient les politiques ciblées, voir Zamora Vargas (2017). Sur l’État social actif comme changement de paradigme, voir Vielle et al. (2005). Pour l’équivalent français, du RMI au RSA, lisez le dialogue de Paugam & Duvoux (2008), et pour un bilan du workfare et de l’activation, Castel & Duvoux (2013).
Mesurer la fragilisation depuis 1990
Aucune série ne couvre à elle seule la période, et les mesures changent en route. Pour le début des années 1990, le panel du Centre de politique sociale d’Anvers donne une pauvreté stable, autour de 6 % entre 1985 et 1992, selon la norme européenne de l’époque, fixée à 50 % du revenu moyen. Mais un tiers de la population a connu au moins une fois l’insécurité d’existence sur la période, et 14 % au moins une fois la pauvreté. La part des personnes qui vivent d’un revenu de remplacement passe de 28 % à 35 %, et la Wallonie compte déjà 8,4 % de pauvres, contre 5 % en Flandre (Cantillon et al., 1994). On entre et on sort de la pauvreté, ce qui correspond bien à la turbulence de la zone de vulnérabilité. En 1994, le Rapport général sur la pauvreté, fruit de deux ans de dialogue entre des associations où s’expriment des personnes pauvres, des CPAS et des professionnels, fait entendre leur voix. Il demande un lieu de dialogue durable, et l’accord de coopération de 1998 y répond en créant le Service de lutte contre la pauvreté (Fondation Roi Baudouin, 1994).
À partir de 2004, l’enquête européenne SILC mesure le risque de pauvreté, fixé à 60 % du revenu médian. Il passe de 14,3 % en 2004 à 14,6 % en 2010 et 16,4 % en 2018. Pour les familles monoparentales, il passe de 32,9 % à 39,9 % ; pour les chômeurs, de 27,9 % à 50,5 % ; pour les 18-24 ans, de 14,8 % à 20,0 % (Bureau fédéral du Plan, 2025b). Le risque de pauvreté des chômeurs a presque doublé, ce qui en fait un indicateur direct de disqualification. La série est rompue en 2019. Dans la nouvelle série, le taux national est de 11,4 % en 2024, avec 26,3 % à Bruxelles, 13,4 % en Wallonie et 7,7 % en Flandre (Bureau fédéral du Plan, 2025b).
L’indicateur européen de référence est aujourd’hui le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, qui combine le revenu, la faible intensité de travail et la privation matérielle et sociale sévère (Bureau fédéral du Plan, 2025c; Guio et al., 2016). En 2025, il touche 16,5 % de la population, un peu plus de 1,9 million de personnes, contre 20,1 % en 2019. Le seuil de pauvreté est de 1 565 euros par mois pour un isolé. La pauvreté subjective atteint 15,5 %, avec 29,4 % à Bruxelles, 21,9 % en Wallonie et 9,4 % en Flandre (Statbel, 2026). Par région, en 2024, le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale est de 37,3 % à Bruxelles, 21,8 % en Wallonie et 12,9 % en Flandre (Bureau fédéral du Plan, 2025c). À Bruxelles, le risque de pauvreté va de 9 % à Woluwe-Saint-Pierre à plus de 30 % à Molenbeek et à Saint-Josse. Entre 2013 et 2025, le nombre de bénéficiaires du RIS y augmente de 66 %, pendant que celui des chômeurs indemnisés baisse de 35 % (Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, 2026). Depuis la fin des années 1980, la pauvreté des personnes en âge de travailler stagne, voire augmente, malgré la hausse de l’emploi, des revenus et des dépenses sociales, surtout à Bruxelles et en Wallonie (Mariani & Cantillon, 2026). Ces indicateurs doivent d’ailleurs beaucoup à la Belgique. Ils découlent d’un rapport demandé par le gouvernement belge pour la présidence belge de l’Union européenne, au second semestre 2001 (Atkinson et al., 2002).
Ce que devient le métier au guichet
La réforme de 2002 a transformé le travail des assistantes sociales de CPAS, et pas dans le sens qu’elles auraient choisi. Avant, l’objectif premier était d’ouvrir un droit et de soutenir la personne ; l’outil était l’enquête sociale et l’écoute ; la posture, celle d’un accompagnateur, parfois d’un militant du droit. Après, l’objectif devient l’insertion socioprofessionnelle et l’activation ; l’outil devient le contrat et son suivi ; la posture, celle d’un agent d’insertion qui gère des flux et contrôle des engagements.
Le tableau force le trait. L’enquête sociale ne disparaît pas en 2002, puisque la loi l’impose toujours et la confie à des travailleurs sociaux (Belgique, 2002), et le contrat existait depuis 1993 pour les jeunes (Belgique, 1993). Mais l’équilibre se déplace. Valérie Desomer, qui écrit depuis le centre de formation de la Fédération des CPAS, décrit une relation contractuelle indissociable d’effets de contrôle. Elle relève de nouveaux intitulés de fonction, « job coach » ou agent d’insertion, la création de services d’insertion spécialisés et l’alourdissement administratif (Desomer, 2014). Dans les CPAS bruxellois, des départements d’insertion socioprofessionnelle se sont créés à côté du service social général, avec l’obligation d’élaborer un « projet » avec chaque usager (Lacourt, 2007).
Castel avait vu venir ce glissement. En 1998, dans un numéro d’Esprit qui demandait à quoi sert le travail social, il titrait « Du travail social à la gestion sociale du non-travail ». Le travail social n’a pas à absorber toute la misère du monde, disait-il, et ce qui manque en amont, c’est la volonté politique d’infléchir la tendance (Castel, 1998). En 2009, il revenait sur les ambiguïtés de l’intervention sociale face au précariat, cette nouvelle strate de travailleurs installés dans l’alternance de périodes d’activité et de non-activité (Castel, 2009b). Didier Vrancken décrit la même évolution comme un « nouvel ordre protectionnel », où la protection sociale se rapproche des trajectoires individuelles et se fait sollicitude publique (Vrancken, 2010).
Au guichet, la règle ne s’applique jamais toute seule. Michael Lipsky a montré que les agents publics de terrain, enseignants, policiers ou travailleurs sociaux, font de fait la politique publique par la discrétion qu’ils exercent. Pressés par le volume des dossiers et par des objectifs flous, ils trient et routinisent, au risque de trahir l’intention de la politique et l’égalité de traitement (Lipsky, 1980/2010). En Belgique, une expérience menée auprès de 584 travailleurs sociaux de 89 CPAS montre que la sanction d’un refus d’emploi varie peu d’une commune à l’autre, mais beaucoup d’un travailleur social à l’autre (De Wilde & Marchal, 2019). Vincent Dubois a observé environ 900 interactions aux guichets des caisses d’allocations familiales françaises. L’agent y joue de son double corps, titulaire d’une fonction et personne sociale, et le traitement va de la formalité technique à l’injonction moralisante (Dubois, 1999). Dans un CPAS, Isabelle Lacourt montre que la catégorie d’« usagers stables » se fabrique dans l’interaction même (Lacourt, 2012).
Beaucoup de professionnels vivent mal ce glissement. La logique comptable et l’obligation de contrôle les éloignent de ce qui les a fait choisir ce métier : la relation, le temps long, la confiance. Certains résistent sans bruit. Franssen décrit des assistants sociaux qui choisissent des objectifs protégeant l’intimité du bénéficiaire, d’autres qui invoquent l’« équité » pour ne pas conclure de contrat, et l’humour qui aide à tenir la distance au rôle (Franssen, 2003). Il a aussi proposé une typologie des manières dont les travailleurs sociaux reconstruisent leur identité face à l’État social actif (Franssen, 2005). On retrouve ici, intacte, la tension de la séance 1, que les outils de la sociologie des professions aident à lire (Dubar & Tripier, 1998). La séance 7 montrera qu’elle ne fait que s’aggraver avec la gestion managériale.
Une société de l’incertitude
La période 1980-2010 ferme une certaine idée du progrès social en Belgique. En une quarantaine d’années, dit Castel, on est passé de la conviction que demain serait meilleur à une incertitude généralisée (Castel, 2009a). Le pacte de 1944 reposait sur la croissance et le plein emploi industriel. Ce socle a cédé, et il a laissé place à un système qui gère la précarité plutôt qu’il ne la résorbe. Daniel Zamora Vargas pointe une contradiction. Les politiques ciblées contre la pauvreté se sont multipliées depuis les années 1970, et la pauvreté est passée de 11,53 % de la population en 1985 à 15,5 % en 2016. En remplaçant la sécurité sociale par la « lutte contre la pauvreté », on a contribué à discréditer les institutions de l’après-guerre (Zamora Vargas, 2017).
La logique ne s’arrête pas en 2010. La loi-programme du 18 juillet 2025 limite dans le temps les allocations de chômage (Belgique, 2025b). Les exclus se tournent vers les CPAS, et la loi du 17 novembre 2025 organise la compensation. Pour ceux qui introduisent leur demande au premier semestre 2026, l’État fédéral rembourse le revenu d’intégration à 100 % en 2026, 90 % en 2027, 80 % en 2028 et 75 % à partir de 2029 (Belgique, 2025a). Dans les termes de Castel, des chômeurs protégés par un droit tiré de leur travail passent du côté de l’assistance.
Dans L’insécurité sociale, Castel relève un paradoxe. Nos sociétés n’ont jamais été aussi protectrices, et le sentiment d’insécurité y est pourtant très vif. Il distingue les protections civiles, qui garantissent les biens et les personnes, et les protections sociales contre la maladie, l’accident, la vieillesse et le chômage, dont les digues s’érodent (Castel, 2003). Le dernier livre auquel il a contribué constate que le RSA français n’assure pas aux plus démunis une protection digne (Castel & Duvoux, 2013). Le défi des décennies qui viennent est de reconstruire des appuis, de nouveaux supports de citoyenneté, capables de protéger l’individu contre l’individualisme négatif. Rien ne dit qu’on y arrivera. Mais nommer le problème dans ces termes, ceux de Castel et de Paugam, est déjà une manière de ne pas le réduire à la faute des pauvres.
Questions d’examen — Séance 5
Question 5.A
Expliquez la désaffiliation chez Castel. Comment la désindustrialisation wallonne illustre-t-elle ce processus ?
Références à mobiliser : Castel (1991) ; Castel (1995a) ; Castel (2003) ; Castel (2007) ; Bruwier (1988) ; Verschueren (2014) ; Lomba (2018) ; Capron (2003).
Question 5.B
Expliquez la disqualification sociale selon Paugam. Comment le recours au RIS peut-il produire un effet de stigmatisation ?
Références à mobiliser : Paugam (1991) ; Simmel (1908/1998) ; Goffman (1963/1975) ; Castel (1995a) ; Noël (2017) ; Dubois (2005) ; Dumont (2011).
Question 5.C
Analysez le passage du Minimex (1974) au RIS (2002). Que révèle-t-il sur la transformation de la philosophie de l’État social belge ?
Références à mobiliser : Castel (2003) ; Vrancken (2010) ; Franssen (2003) ; Dumont (2012) ; Belgique (1974) ; Belgique (2002) ; Kozlowski (2011).
Question 5.D
Comment la transformation du métier d’assistant·e social·e dans les CPAS entre 1990 et 2010 illustre-t-elle les tensions vues à la séance 1 ?
Références à mobiliser : Castel (2003) ; Castel (1998) ; Vrancken (2010) ; Dubar & Tripier (1998) ; Desomer (2014) ; Lipsky (1980/2010) ; Franssen (2005).
Question 5.E
Quels indicateurs montrent la fragilisation sociale en Belgique depuis 1990 ? En quoi confirment-ils la thèse de Castel sur l’extension de la zone de vulnérabilité ?
Références à mobiliser : Castel (1995a) ; Castel (2003) ; Castel (2007) ; Cantillon et al. (1994) ; Bureau fédéral du Plan (2025b) ; Statbel (2026) ; Bureau fédéral du Plan (2025a) ; SPP Intégration sociale (2026).