SOCA-D495 / S3 Bloc 2 · Mutations et contrôle social 1920–1960

Séance 3

Professionnalisation et légitimation (1920–1960)

À l’issue de cette séance, vous devez être capables de :

  • Situer la critique de Flexner (1915) et expliquer pourquoi un constat d’échec a pu servir de moteur
  • Mobiliser les outils de la sociologie des professions (attributs, semi-profession, fermeture du marché, juridictions) sur le cas du travail social
  • Retracer les étapes de la professionnalisation en Belgique (diplôme de 1920, titre de 1945, code de 1948) et dire ce qu’elles laissent ouvert
  • Distinguer les méthodes classiques (casework, travail de groupe, organisation communautaire) et leurs présupposés
  • Repérer la dérive psychologisante du casework et savoir pourquoi elle pose un problème politique

« Est-ce un vrai métier ? »

La question vous suivra toute votre carrière. On vous la posera dans les dîners de famille, dans les couloirs de l’hôpital où le médecin passe avant vous, parfois dans votre propre tête un soir de doute. Le travail social a-t-il un savoir à lui, ou n’est-il qu’un mélange de bon sens, de dévouement et de débrouille ?

Cette inquiétude n’est pas nouvelle. Elle est même fondatrice. Le travail social s’est construit en réponse à une humiliation publique, et c’est précisément cette blessure qui l’a forcé à se doter d’une identité propre.

Le choc Flexner

En 1915, la Conférence nationale des œuvres de charité et de correction se tient à Baltimore. On y invite Abraham Flexner comme conférencier d’honneur. Flexner n’est pas travailleur social : c’est un réformateur de l’enseignement médical, l’homme dont le rapport de 1910 a refondé les facultés de médecine américaines. Le 17 mai, devant une salle pleine de praticiens du social, il pose une question brutale en guise de titre (Flexner, 1915) : Is Social Work a Profession?

Sa réponse tient à une grille. Pour Flexner, une vraie profession réunit six conditions : des opérations intellectuelles engageant la responsabilité du praticien, un savoir tiré de la science, un objectif pratique délimité, une technique transmissible, une organisation interne avec un contrôle d’accès, une visée altruiste (Flexner, 1915, p. 8‑10). La grille écarte d’emblée la plomberie (1915, p. 10). Le travail social coche plusieurs cases, mais rate la décisive. Il n’a pas de technique propre ni de champ délimité, puisqu’il est « not so much a definite field as an aspect of work in many fields » (1915, p. 17). Le travailleur social, dit Flexner, est un médiateur : sa fonction est d’orienter les gens vers d’autres experts (1915, p. 15‑16). Il n’a pas d’« agence originale ».

Le verdict est pourtant plus nuancé que sa légende. Flexner juge le travail social « hardly eligible » à ce stade (1915, p. 20). Il imagine aussi le travailleur social aux commandes d’un clavier, qui fait jouer les spécialistes ensemble (1915, p. 17). Il dit ne pas vouloir être trop catégorique, et termine sur l’esprit professionnel, qu’il tient pour le premier des critères et que le travail social peut, selon lui, pleinement satisfaire (1915, p. 23‑24).

Pourquoi ce verdict a-t-il fait si mal ? D’abord parce qu’il venait du bon endroit : la médecine était le modèle de toutes les professions en quête de respectabilité, et Flexner venait de la réformer. Ensuite parce qu’il touchait une corde sensible. Les « visiteuses amicales » des Charity Organization Societies savaient bien que leur travail reposait davantage sur la vertu morale que sur un savoir formalisé. Flexner a dit tout haut une fragilité ressentie tout bas. Le modèle médical pèse encore aujourd’hui. Dans les hôpitaux belges, la médecine est à la fois la source de la reconnaissance du service social et celle de sa dépendance (Gaspar, 2019).

Et puis le constat d’échec s’est retourné en programme. Si le travail social manque d’un savoir propre, qu’à cela ne tienne : on va le construire. Des écoles, des manuels, des méthodes, des revues. Vingt ans plus tard, pour la Russell Sage Foundation, Esther Lucile Brown reprend un à un les critères de Flexner et juge le travail social en bonne voie. À l’objection de la médiation, elle répond que le généraliste, lui aussi, envoie ses patients chez le spécialiste (Brown, 1935/1942). La blessure de 1915 aurait ainsi déclenché trente ans de fabrication d’une profession. Les historiens discutent ce récit. David Austin parle d’un « mythe Flexner », qui a poussé la profession à courir après des critères taillés pour la médecine (Austin, 1983). Patricia Morris montre que la conférence a été mal lue, souvent de façon anachronique, et que son influence sur les débuts de la professionnalisation tient en partie de la légende (Morris, 2008).

Important

Le prix payé

En voulant ressembler à la médecine, le travail social a parfois troqué son ambition de réforme sociale contre l’ajustement des individus (Austin, 1983; Wagner, 1986). La quête de scientificité a un coût politique : à force de soigner des cas, on oublie d’interroger ce qui les produit. Cette tension ne s’est jamais refermée, et vous la retrouverez à chaque séance.

La sociologie des professions

La question de Flexner, la sociologie l’a reprise tout au long du XXe siècle. Quatre réponses successives éclairent la position singulière du travail social, et chacune vous donne un outil utilisable en stage.

La première est le modèle des attributs. Talcott Parsons avait fait du médecin le professionnel type, défini par une compétence technique, une orientation vers la collectivité, l’universalisme et la neutralité affective (Parsons, 1951, p. 434‑470). Dans les années 1950, on dresse la liste des traits d’une vraie profession. La plus citée est celle d’Ernest Greenwood, en 1957, qui retient un corps de théorie systématique, une autorité reconnue par le client, la sanction de la communauté, un code éthique et une culture professionnelle (Greenwood, 1957). Harold Wilensky (1964) prend ce modèle au sérieux, mais doute qu’il vaille pour tout le monde, comme l’annonce son titre ironique, The Professionalization of Everyone? Il écarte l’usage lâche du mot, qui appelle professionnalisation toute spécialisation ou toute certification. À partir de l’histoire de dix-huit métiers, il reconstitue la séquence par laquelle les professions établies sont arrivées, et conclut que très peu de métiers atteindront leur autorité (Wilensky, 1964). Un savoir trop vague ou trop étroit fonde mal un territoire exclusif. C’est le reproche que Flexner adressait au travail social, qui reste un cas inachevé, ni tout à fait profession, ni tout à fait métier.

La deuxième réponse nomme cette position. En 1969, un ouvrage collectif dirigé par Amitai Etzioni parle de semi-profession pour le travail social, l’enseignement et le soin infirmier : formation plus courte, savoir moins spécialisé, autonomie bridée par l’organisation qui emploie (Etzioni, 1969). Le chapitre consacré au travail social est de Nina Toren. Elle y décrit une autorité fondée sur un savoir moins codifié et exercée dans des organisations bureaucratiques (Toren, 1969). Un détail change tout : ce sont des activités historiquement féminines, donc socialement minorées. Jeff Hearn lit même la professionnalisation comme un processus patriarcal, qui accroît le contrôle masculin sur ces métiers à mesure qu’ils se professionnalisent (Hearn, 1982). En Belgique, Guy Zelis montre que la formation des années 1920 et 1930 tient ensemble maternalisme et professionnalisation, et reprend à Christoph Sachße l’idée d’une « maternité comme profession » (Sachße, 1986/1994; Zelis, 2019). La séance 6 reviendra sur ce nœud entre genre et reconnaissance.

La troisième réponse renverse la question. Everett Hughes l’avait déjà déplacée en demandant comment un groupe obtient une licence, le droit de faire ce que d’autres ne font pas, et un mandat, le droit de dire ce qui est bon pour autrui (Hughes, 1958, p. 78‑80). Magali Larson (1977) cesse de chercher ce qu’une profession possède et regarde ce qu’elle fait : un projet collectif pour fermer un marché du travail, transformer une expertise en monopole, et en tirer des avantages (Larson, 1977). Catherine Paradeise étend l’idée à tous les « marchés du travail fermés », des professions aux métiers (Paradeise, 1988). David Wagner l’applique au travail social américain. La professionnalisation y devient un projet de mobilité collective, dans lequel le casework absorbe tour à tour les courants qui le contestent, des settlements aux organisateurs communautaires (Wagner, 1986). Le titre protégé d’assistant social, voté en Belgique en 1945, en est un exemple. Ce n’est pas une reconnaissance tombée du ciel : c’est une conquête, portée par la sénatrice catholique Maria Baers (Belgique, 1945; Keymolen, 1985). Mais la conquête est partielle. La loi du 12 juin 1945 réserve le titre aux diplômés et interdit à un employeur de le donner à qui n’a pas le diplôme. Elle ne réserve pas l’exercice de la fonction. La France est allée plus loin en 1946, en réservant aux diplômées d’État l’emploi autant que le titre (Pascal, 2012b). Larson s’y applique mieux qu’en Belgique.

La quatrième réponse pense le mouvement. Andrew Abbott (1988) décrit les professions comme un système en concurrence permanente pour le contrôle de « juridictions », c’est-à-dire de domaines de problèmes (Abbott, 1988). Le travail social est disputé en continu par ses voisins : psychologues, juristes, éducateurs, soignants se partagent et se reprennent des territoires. D’où son périmètre toujours mouvant. Abbott en propose trois lectures successives, qui en font la profession de l’interstitialité, puis un territoire défendu, puis un territoire né de l’assemblage de groupes voisins (Abbott, 1995). La lutte se voit encore aujourd’hui. En France, les programmes de réussite éducative confient souvent aux assistantes sociales le rôle de référentes de parcours, et cette extension de territoire divise le groupe lui-même (Morel, 2023). Arnon Bar-On retourne l’argument de Flexner. La singularité du travail social tiendrait justement à l’absence de frontières définies, qui le rend dépendant de ceux qui contrôlent les ressources (Bar-On, 1994). Philip Popple propose de le définir par sa fonction sociale, la gestion de la dépendance, et non par ses traits (Popple, 1985). Eliot Freidson (2001) ajoute une idée que la séance 7 mettra à l’épreuve : le professionnalisme est une « troisième logique », distincte du marché et de la bureaucratie (Freidson, 2001). C’est cette logique-là que la gestion managériale viendra écraser.

En francophonie, Claude Dubar et Pierre Tripier (1998) ont donné le premier manuel de Sociologie des professions, un panorama des théories et des modèles historiques de profession (Dubar & Tripier, 1998). Dubar avait auparavant relié ces questions à la construction des identités professionnelles (Dubar, 1991). La critique française du modèle des attributs est plus ancienne. Dès 1973, à partir du cas des enseignants, Jean-Michel Chapoulie proposait de rapporter les groupes professionnels à la structure des classes (Chapoulie, 1973). Plus récemment, Florent Champy parle de professions à pratique prudentielle. Elles traitent des cas singuliers sous une incertitude irréductible et délibèrent sur les fins autant que sur les moyens. Champy n’y range pas les travailleurs sociaux (Champy, 2011). À Liège, Jean-François Orianne le lui reproche, puisque ces travailleurs, privés d’autonomie de décision, exercent chaque jour une autonomie de réflexion (Orianne, 2012). Didier Vrancken reprend le vieux débat pour la Belgique à partir de cette dimension prudentielle, dans un État social devenu État d’intervention sur les personnes (Vrancken, 2012). La leçon, pour le cas belge, est libératrice : la « fragilité » du travail social n’est pas un défaut honteux à corriger. Elle découle d’un savoir partagé avec d’autres, d’une autonomie encadrée et de juridictions disputées. C’est la condition normale du métier, pas sa maladie.

Pour aller plus loin

Pour les manuels francophones, voir Champy (2009), Demazière & Gadéa (2009) et, plus court, Vezinat (2016). Pour une porte d’entrée en français sur Abbott, lisez Abbott (2003). Les textes de Hughes sur le sale boulot, présentés à la séance 1, sont traduits dans Hughes (1996) ; l’article original est Hughes (1962), et Lhuilier (2005) en propose une lecture clinique. Pour une relecture critique récente des modèles classiques, attentive au genre et au care, voir Mikula & Mikula (2026). La conférence de Flexner est aussi réimprimée avec la pagination des actes de 1915, dans la version que cite la séance 1 (Flexner, 1915/2001).

En Belgique : un diplôme, un titre, un code

Le cas belge se lit bien avec ces outils. Le 23 janvier 1920, le ministre socialiste Émile Vandervelde inaugure à Bruxelles l’École centrale de service social, ouverte trois jours plus tôt. Il a cette formule : « La charité est devenue une science ; pour beaucoup elle devient une profession » (Zelis, 2004). Le médecin René Sand, qui avait découvert à Londres la Charity Organisation Society pendant la guerre, compte parmi les fondateurs de l’école (Eilers, 2008). L’arrêté royal du 15 octobre 1920 crée un diplôme d’auxiliaire social, un Conseil des écoles de service social, une école officielle et des subsides. Cinq écoles, organisées en huit sections linguistiques, naissent entre 1920 et 1922, et elles suivent les piliers. On compte une école officielle, deux écoles catholiques, une école socialiste et une école libérale à Anvers. De 1922 à 1938, elles délivrent 1 199 diplômes, dont 626 dans le pilier catholique et 909 à des femmes (Zelis, 2004). Côté néerlandophone, l’une des premières écoles, dite de la Poststraat, ouvre dès le 17 janvier 1920 (Verzelen, 2016). Maria Baers préside la Katholieke sociale Normaalschool voor Vrouwen, créée la même année (Keymolen, 1985). Les revues naissent aussi dans les piliers. Les Politiques sociales, fondée en 1935, sert d’abord de bulletin de liaison à l’Union catholique internationale de service social (Beauduin & Lodewick, 2019).

Chez les premières travailleuses sociales catholiques de Flandre, le célibat est souvent une condition de fait de l’engagement. Ria Christens y voit des figures de transition entre la charité bourgeoise et le modèle de la religieuse active, sous l’auréole de la « maternité spirituelle » (Christens, 1998).

Le titre suit en 1945, et l’auxiliaire social devient assistant social (Belgique, 1945; Zelis, 2004). Vue d’Europe, cette protection précoce du titre est remarquable (Kornbeck, 2006). Le code vient ensuite. Les associations professionnelles élaborent un premier code de déontologie en 1948, et la IIIe Conférence nationale belge de service social adopte des règles de déontologie le 21 janvier 1951 (Union professionnelle francophone des assistants sociaux, 1985; Zelis, 2004). En 1956, les associations belges comptent parmi les organisations de douze pays qui fondent à Munich la Fédération internationale des travailleurs sociaux (Johannesen, s. d.). Le secret professionnel avait précédé tout cela. En 1933, le ministre de la Justice juge l’article 458 du Code pénal applicable aux auxiliaires sociaux (Zelis, 2004) ; depuis le 1er septembre 2026, c’est l’article 352 du nouveau Code pénal qui protège ce secret (Belgique, 2024).

Mesuré au modèle des attributs, le travail social belge a donc une association, une déontologie et un secret. Il n’a pas d’ordre. Le code n’a jamais eu force de loi, et l’Union professionnelle francophone des assistants sociaux n’a jamais eu de pouvoir de sanction, même si les tribunaux reconnaissent son code (Bosquet, 2004). L’UFAS a annoncé sa disparition début 2024. Le code de 2025 a été rédigé par un Comité de vigilance en travail social, avec des terrains, des formateurs et des représentants d’usagers. Il s’étend aux travailleurs sociaux qui n’ont pas le diplôme, parce que la fonction, elle, n’est pas protégée (Comité de vigilance en travail social, 2025). Le métier protégé en 1945 s’insère enfin dans un État social qui se construit au même moment. La sécurité sociale de 1944 est une adaptation belge, négociée dans la clandestinité puis imposée par arrêté-loi, où les piliers et les organisations privées gardent un grand poids (Vanthemsche, 1994). En Flandre, Wim Verzelen situe même la professionnalisation au sens fort après 1960, sous la forme d’une rationalisation managériale (Verzelen, 2019).

Pour aller plus loin

Pour une synthèse de l’histoire du travail social en Belgique francophone, voir Foucart (2022). Pour la même période en France, lisez les souvenirs rassemblés par Knibiehler (1980) et l’histoire de l’Association nationale des assistantes sociales, fondée en 1944 (Pascal, 2013). Sur les pionnières européennes, voir Hering & Waaldijk (2003), et sur René Sand, la biographie de Eilers (2011). Pour situer la Belgique, on peut comparer avec la Suisse (Keller, 2019) ou avec dix pays classés selon huit traits professionnels (Weiss-Gal & Welbourne, 2008).

Le casework, ou la professionnalisation par la méthode

Le parcours de Mary Richmond et le contexte d’émergence du casework relèvent de la séance 2. Ici, on regarde la méthode pour ce qu’elle est : un acte de professionnalisation.

En 1922, dans What Is Social Case Work?, Richmond définit le service social des cas comme l’ensemble des processus qui développent la personnalité par des ajustements consciemment opérés, individu par individu, entre les hommes et leur milieu social (Richmond, 1922, p. 98‑99). La formule compte, car « développer la personnalité » ouvre déjà la voie à une lecture psychologique. Richmond n’oppose pourtant pas le casework à la réforme. Il n’est pour elle qu’une partie d’un ensemble qui comprend le travail de groupe, la réforme sociale et la recherche, et elle demande aux caseworkers de travailler à leur point de rencontre (1922, p. 224‑225). Le livre est traduit en français dès 1926 par Pauline de Chary et le médecin bruxellois René Sand (Richmond, 1922/2002).

Cinq ans plus tôt, Social Diagnosis avait posé la méthode sur le modèle de la preuve judiciaire : témoins, preuve testimoniale et circonstancielle, inférence, biais du témoin (Richmond, 1917, p. 25‑99). Le diagnostic social y est la tentative d’arriver à la définition la plus exacte possible de la situation sociale et de la personnalité d’un client (1917, p. 51). Il croise bien plus de six sources, du premier entretien au groupe familial, des médecins aux écoles, des employeurs au voisinage et aux agences sociales (1917, p. 103‑340). Avec Jane Addams, Richmond fait passer la profession de la certitude morale à l’enquête rationnelle (Franklin, 1986).

Le « cercle de Richmond » vient d’un texte antérieur, une conférence de 1901 sur la coopération charitable. Son schéma place la famille au centre, avec les capacités de chacun de ses membres. Autour d’elle s’étagent des « forces » avec lesquelles l’intervenant peut coopérer : les forces personnelles (parents, amis), celles du voisinage (voisins, propriétaires, commerçants, employeurs, clergé, médecins, syndicats, clubs, bibliothèques), les forces civiques (enseignants, police, inspection sanitaire), puis la charité privée et l’assistance publique. L’argent et les secours n’y sont qu’une petite partie des ressources, et l’enquête ne doit jamais retarder un secours urgent (Richmond, 1901). L’idée moderne est là : ne pas regarder seulement les manques, mais aussi les ressources qui entourent une famille. Le mot invite à parler d’approche par les forces, mais le rapprochement est anachronique. Les forces de Richmond sont des personnes et des institutions autour de la famille, et non des capacités personnelles.

Le casework a pourtant connu une dérive lourde. Sous l’influence de la psychiatrie puis de la psychanalyse, des années 1920 aux années 1950 et de façon inégale selon les milieux, le diagnostic social a glissé vers le diagnostic psychologique. Les difficultés des personnes ont été lues comme des défauts intérieurs plutôt que comme des effets de structures. Kathleen Woodroofe en donne un raccourci. En 1883, la Charity Organisation Society de Londres vérifie les références d’un colporteur et lui accorde un petit capital, avec un résultat économique. En 1948, le client d’une association familiale américaine passe par une longue exploration de ses relations avec ses parents, son travail et son couple, par des tests, un Rorschach et un psychiatre. Ses « dividendes » sont psychologiques (Woodroofe, 1962).

Virginia Robinson observe ce tournant de l’intérieur. En 1930, elle note qu’avec la nouvelle psychologie, le petit groupe familial devient le premier facteur de conditionnement et que les pressions du milieu paraissent de moins en moins importantes (Robinson, 1930, p. 37‑38). Roy Lubove en donne une raison qui nous ramène à Flexner. Les travailleurs sociaux proches de la médecine ont trouvé dans la psychanalyse de quoi fonder une méthode distinctive et revendiquer un statut plus élevé (Lubove, 1965).

Deux écoles se disputent alors le casework américain. L’école diagnostique, à la New York School of Social Work, s’appuie sur Freud. Gordon Hamilton en publie le manuel en 1940 et le refond en 1951 pour y intégrer l’ego psychology, sans renoncer à l’action sur le milieu (Hamilton, 1951). L’école fonctionnelle naît à la Pennsylvania School de Philadelphie, autour de Virginia Robinson et de Jessie Taft, dans le sillage des conférences qu’Otto Rank donne à la fin des années 1920 (Robinson, 1930, p. 122‑123). Leur controverse, souvent acrimonieuse, occupe les années 1930 et 1940 (Dore, 1990).

L’ampleur de ce « déluge psychiatrique », pour reprendre le titre d’un chapitre de Woodroofe, reste discutée. Leslie Alexander montre qu’il a touché une élite, en marge du gros de la pratique (Alexander, 1972). Martha Field, qui a dépouillé les dossiers d’une agence représentative, n’y trouve presque aucune trace d’influence psychodynamique avant 1939 (Field, 1980). Les théories changent plus vite que les pratiques. Linda Gordon le vérifie sur les violences familiales à Boston, de 1880 à 1960. La réponse des agences y varie très peu malgré les doctrines. Cette continuité tient au mieux au bon sens, au pire à des idéologies familiales étroites, comme la domesticité des femmes (Gordon, 1988). En France, le tournant psychologique du casework date surtout d’après 1945 (Valette-Damase, 2013). Mais dès l’entre-deux-guerres, les assistantes du tribunal pour enfants de la Seine étaient prises entre la peur du milieu populaire et une psychologisation croissante des liens entre parents et enfants (Zappi, 2022).

En Grande-Bretagne, Barbara Wootton a tiré la sonnette d’alarme en 1959. Cette figure des sciences sociales britanniques (Oakley, 2011) soumet aux recherches disponibles les théories en vogue, celle de la carence d’affection maternelle précoce et celle des « familles à problèmes » qui se reproduiraient de génération en génération. Elle montre que l’essor de la psychiatrie a déplacé la frontière entre délinquance et maladie, et critique les prétentions psychothérapeutiques des travailleurs sociaux (Wootton, 1959, p. 203‑226, 268‑298). L’influence psychiatrique, conclut-elle, conduit à « analyse the infected individual rather than to eliminate the infection from the environment » (1959, p. 329). On peut en tirer une leçon politique, qui va au-delà de sa lettre. À force de psychologiser la pauvreté, on dédouane les institutions et on culpabilise les pauvres. Gardez ce point en tête, parce qu’il est encore d’actualité chaque fois qu’on explique un échec scolaire par la seule « personnalité » de l’enfant.

La critique francophone a pris le relais. Jeannine Verdès-Leroux voit en 1978 dans le case-work une « philosophie pratique » des assistantes sociales, au service d’un travail de stigmatisation qui divise la classe ouvrière (Verdès-Leroux, 1978). Robert Castel décrit en 1981 une nouvelle gestion du social, qui associe informatisation et psychologisation, et où la psychanalyse se dissout dans une culture psychologique généralisée (Castel, 1981). Au Québec, Simon Lapierre et ses collègues définissent la psychologisation comme la tendance à lire les problèmes sociaux de façon individuelle et psychologique, et non structurelle et politique. Ils observent que les étudiant·es en travail social adoptent spontanément ces cadres et jugent « partisanes » les approches structurelles, alors que les premiers ne sont pas plus neutres (Lapierre et al., 2011). Maryse Bresson rappelle que le terme reste polémique et que tout accompagnement n’est pas une psychologisation (Bresson, 2012).

Pour aller plus loin

Pour la trajectoire de Richmond, voir la biographie de Agnew (2004). Sur l’oscillation du travail social américain entre traitement individuel et réforme sociale, lisez Ehrenreich (1985) ; pour la thèse selon laquelle il a abandonné les pauvres au profit de la psychothérapie, Specht & Courtney (1994). Le collectif dirigé par Bresson (2006) discute la psychologisation de l’intervention sociale, avec deux contributions belges. Pour une vue européenne en français, voir Zappi (2020). Pour une pratique qui aide les usagers à contester les rapports d’oppression, voir Dominelli (2002).

Trois méthodes, trois théories du changement

Le travail social s’est doté de trois grandes méthodes. Le casework agit sur l’individu et sa famille. Le travail de groupe agit par le collectif. L’organisation communautaire agit sur le territoire. Derrière chacune se cache une théorie du changement, et souvent plusieurs. Le travail de groupe peut poursuivre des buts sociaux hérités des settlements, soigner l’inadaptation individuelle ou miser sur l’aide mutuelle (Papell & Rothman, 1966). L’organisation communautaire peut planifier, développer les capacités d’une population ou défendre ses droits (Rothman, 2007). Ces méthodes entrent tard dans les écoles belges, du moins en Flandre, où le casework et le groupwork ne figurent au programme qu’à partir de 1952, quand les écoles sociales passent sous le ministère de l’Instruction publique (Verzelen, 2016).

Grace Coyle théorise le travail de groupe dans les années 1930 (Coyle, 1930), en s’appuyant sur John Dewey. En 1935, dans une communication primée, elle en fait un processus éducatif qui fait vivre la participation démocratique et ouvre sur l’action sociale. Elle y cite Dewey et Harold Laski, pour qui les associations volontaires sont des écoles d’autogouvernement (Coyle, 1935). Pour elle, le groupe n’est pas un décor : c’est le lieu où se forme la personnalité démocratique (Coyle, 1947). L’animateur ne dirige pas, il crée les conditions pour que le groupe trouve ses propres ressources. Coyle lui demande aussi une philosophie sociale, et le courage de la traduire en actes (Coyle, 1935). Aux États-Unis, le travail de groupe a payé cher sa reconnaissance. En fusionnant en 1955 dans la National Association of Social Workers, il gagne l’identité professionnelle qu’il cherchait, puis s’efface peu à peu comme composante propre de la formation et de la pratique (Andrews, 2001).

En Belgique, le travail de groupe prend une forme bien plus combative avec Joseph Cardijn, hors du service social, dans un mouvement d’Action catholique. Né à Schaerbeek en 1882, vicaire à Laeken à partir de 1912, Cardijn voit de près la dureté de la vie ouvrière. Il y met au point une enquête préparatoire au cercle d’études et à l’action, apprise à Louvain auprès de Victor Brants, un disciple de Le Play, et reçoit le soutien de Victoire Cappe et de Maria Baers. Ses groupes de Laeken deviennent la Jeunesse syndicaliste en 1919, puis la Jeunesse ouvrière chrétienne en 1924, que les évêques belges autorisent en 1925 (Wynants, 2013). Après 1925, la méthode se fixe peu à peu en trois temps : Voir, Juger, Agir. Voir, c’est une enquête menée par les jeunes travailleurs eux-mêmes sur leurs conditions réelles, contre les statistiques abstraites (Geerkens & Vigna, 2019). Juger, c’est analyser ces faits à la lumière de l’Évangile, et passer de la résignation à l’indignation. Agir, c’est transformer concrètement, collectivement.

La JOC gagne la France dès 1927, puis d’autres pays d’Europe dans les années 1930. Son extension aux autres continents date surtout de l’après-guerre, et la JOC internationale ne se structure qu’en 1957. Comme mouvement d’Action catholique, elle doit en principe s’abstenir de toute activité politique (Wynants, 2013). Elle croise le service social par l’enquête. En France, la JOC féminine mène chaque année la sienne, et des assistantes sociales comme Céline Lhotte et Élisabeth Dupeyrat en publient les résultats et parlent au nom du mouvement (Chessel & Egea, 2019). La méthode aurait irrigué plus tard la pédagogie de Paulo Freire (Freire, 1970/1974), qui en aurait laïcisé et radicalisé la démarche. La parenté entre l’enquête jociste et la conscientisation est frappante, mais aucune filiation directe n’est établie. Mike Miller situe Freire dans le catholicisme brésilien des années 1960, entre l’humanisme de Maritain et la théologie de la libération, et le rapproche d’Alinsky et de Myles Horton (Miller, 2014).

L’organisation communautaire, enfin, a deux racines. Dans le service social, le mot désigne d’abord la coordination des œuvres privées, et c’est encore le cas au Québec avant 1960 (Bergeron-Gaudin, 2019, p. 84‑85). Eduard Lindeman en fait dès 1921 une application de la théorie démocratique, en dix étapes qui vont de la conscience d’un besoin au compromis final, en passant par le conflit des solutions (Lindeman, 1921, p. 119‑123). L’autre racine prolonge le mouvement des settlements (Talpin & Balazard, 2016). Murray Ross en donne en 1955 la version consensuelle, dans laquelle la communauté renforce elle-même ses capacités de coopération (Ross, 1955). Saul Alinsky la pousse à son terme conflictuel. Formé à la sociologie de Chicago, recruté en 1936 au Chicago Area Project, il fonde en 1939 le Back of the Yards Neighborhood Council et en 1940 l’Industrial Areas Foundation (Talpin & Balazard, 2016). Sa stratégie est formulée dès Reveille for Radicals, en 1946 (Alinsky, 1946), puis dans Rules for Radicals, en 1971 (Alinsky, 1971). Il ne s’agit pas d’harmonie sociale mais de redistribution du pouvoir, en confrontant directement ceux qui le détiennent. Les premiers textes québécois opposent d’ailleurs cette stratégie conflictuelle à la stratégie consensuelle de Ross (Bergeron-Gaudin, 2019, p. 92‑93).

Notez au passage que cette version-là, frontale, est restée longtemps marginale dans les formations européennes en travail social. En Europe, Alinsky n’a guère été lu que par des travailleurs sociaux, à partir de la traduction de 1976, le Manuel de l’animateur social (Zamora, 2014a). En France, il reste peu connu, et le mot « communautaire » y nourrit les malentendus (Quinqueton, 2012). L’intérêt revient depuis les années 2010. Une édition bruxelloise revue paraît en 2012 (Alinsky, 1971/2012), l’Institut de sociologie de l’ULB lui consacre un dossier en 2014 (Zamora, 2014a), et des collectifs importent la méthode, comme l’Alliance citoyenne de Grenoble (Talpin & Balazard, 2016). La méthodologie du travail social communautaire s’enseigne aujourd’hui dans les écoles sociales bruxelloises (Bosquet & Maeyens, 2016). La marginalité a pourtant duré, et elle n’est pas neutre : on enseigne volontiers à accompagner, plus rarement à organiser un rapport de force.

Pour aller plus loin

Pour les manuels québécois d’organisation communautaire, voir Doucet & Favreau (1991) et Bourque et al. (2007), qui retrace l’itinéraire d’une pratique devenue profession. Pour un manuel francophone de l’intervention collective, présent dans les bibliothèques des écoles sociales belges, lisez Robertis & Pascal (1987). Sur la réception en France, voir Ward (2012) et l’histoire de l’École normale sociale (Pascal, 2012a). Pour une enquête sur le community organizing à Los Angeles, voir Talpin (2016). La première expérience d’animation sociale urbaine au Québec, à Saint-Henri en 1963, est racontée par Blondin (1965).

La science comme caution

Tout ce mouvement de professionnalisation s’est appuyé sur les sciences sociales naissantes, et d’abord sur l’enquête. Richmond emprunte au droit le modèle de la preuve (Richmond, 1917, p. 25‑99), mais dit attendre davantage de la médecine et de la psychologie : « From physician and psychologist social work has more to learn » (1917, p. 61‑62). C’est exactement ce que Flexner réclamait. En Belgique, le médecin René Sand réclame dès 1919 un service social professionnel à base scientifique, sur le modèle du casework et des settlements (Eilers, 2008).

Le lien avec l’École de Chicago, dont la séance 2 détaille l’écologie urbaine, est plus conflictuel qu’on ne le dit souvent. Robert Park construit sa sociologie contre le mouvement d’enquête sociale, réformateur et proche du travail social (Lannoy, 2004). Alinsky, sorti de la même école, rompt avec elle et juge conservateurs les projets communautaires de Burgess et de Shaw (Zamora, 2014b). La légitimation scientifique du métier passe surtout par la psychiatrie (Lubove, 1965). Le travail social a répondu à Flexner en allant chercher la science là où elle se faisait, et il l’a trouvée surtout du côté de la médecine.

Pourquoi cela vous concerne

On pourrait croire ces débats datés. Ils sont vivants. Quand on vous demandera de prouver l’« efficacité » de votre accompagnement par des indicateurs, vous rejouerez Flexner. Quand vous hésiterez entre soutenir une famille et la juger, vous rejouerez la dérive psychologisante dénoncée par Wootton. Elle a pris des formes nouvelles. En Belgique, Abraham Franssen a montré que l’État social actif généralise le projet individualisé et le contrat au nom de l’autonomie, et que la médiation y remplace en partie la sanction, comme la psychologisation remplace la culpabilisation (Franssen, 2003). Quand vous choisirez d’accompagner un usager plutôt que d’organiser un collectif, ou de préférer le consensus au conflit, vous trancherez sans le savoir le débat de Ross contre Alinsky. Et le jour où vous signerez votre premier contrat, vous porterez un titre protégé depuis 1945 pour exercer une fonction qui ne l’est pas ; le code de déontologie de 2025 en tire les conséquences (Comité de vigilance en travail social, 2025).

Connaître cette histoire ne vous donnera pas de réponse toute faite. Elle vous donnera quelque chose de mieux : la conscience que vos dilemmes quotidiens ne sont pas des ratés personnels, mais des tensions installées dans le métier depuis un siècle.


Questions d’examen — Séance 3

Question 3.A

Présentez les six critères de Flexner (1915) et son verdict sur le travail social. En quoi ce constat d’échec a-t-il fonctionné comme un moteur de professionnalisation ?

Références à mobiliser : Flexner (1915) ; Brown (1935/1942) ; Austin (1983) ; Morris (2008) ; Greenwood (1957) ; Hughes (1958) ; Dubar & Tripier (1998).

Question 3.B

Présentez le « cercle de Richmond » (1901) et les forces qu’il place autour de la famille. En quoi rompt-il avec la charité ? Quelle limite majeure du casework la critique de Wootton met-elle au jour ?

Références à mobiliser : Richmond (1901) ; Richmond (1917) ; Richmond (1922) ; Franklin (1986) ; Wootton (1959) ; Coyle (1947).

Question 3.C

Comparez la méthode Voir-Juger-Agir (Cardijn) et le travail de groupe américain (Coyle). Quelles sont leurs différences ? Peut-on rapprocher la méthode de la JOC de la conscientisation chez Paulo Freire ?

Références à mobiliser : Coyle (1935) ; Coyle (1947) ; Wynants (2013) ; Geerkens & Vigna (2019) ; Miller (2014) ; Freire (1970/1974).

Question 3.D

Le travail social est-il une « semi-profession » (Etzioni, Toren) ? Mobilisez le modèle des attributs (Greenwood), la fermeture du marché (Larson) et les luttes de juridiction (Abbott) pour en discuter dans le cas belge.

Références à mobiliser : Greenwood (1957) ; Wilensky (1964) ; Etzioni (1969) ; Toren (1969) ; Larson (1977) ; Abbott (1988) ; Dubar & Tripier (1998) ; Belgique (1945) ; Vrancken (2012) ; Orianne (2012).

Question 3.E

Pourquoi la professionnalisation du travail social a-t-elle entraîné une psychologisation des problèmes sociaux des années 1920 aux années 1950 ? Quels effets politiques cela a-t-il eus ? Comment y résister aujourd’hui ?

Références à mobiliser : Richmond (1922) ; Lubove (1965) ; Wootton (1959) ; Castel (1981) ; Lapierre et al. (2011) ; Franssen (2003) ; Dominelli (2002).


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