Séance 2
Émergence historique et fondements sociologiques
À l’issue de cette séance, vous devez être capables de :
- Situer la naissance de la « question sociale » dans la révolution industrielle
- Présenter trois inventeurs du travail social et leurs méthodes (Richmond, Addams, Hill)
- Dire pourquoi Flexner refuse en 1915 au travail social le statut de profession, et ce que Richmond lui répond
- Raconter la naissance institutionnelle du métier en Belgique autour de 1920
- Expliquer ce que le maternalisme et la pilarisation ont durablement déposé dans la profession
Avant le métier, il y avait la dame patronnesse
Imaginez Bruxelles vers 1900. Une femme de la bonne bourgeoisie monte les étages d’un immeuble ouvrier de Molenbeek. Elle apporte un panier, peut-être une recommandation pour un dispensaire, sûrement un conseil sur la manière de tenir un ménage. Elle visite les pauvres. C’est une œuvre pieuse autant qu’une affaire sociale : on sauve son âme en faisant le bien, et on maintient l’ordre en montrant aux familles ouvrières comment vivre proprement.
La scène a une longue histoire. Dès 1820, Joseph-Marie de Gérando fait de la visite à domicile la condition d’une aumône utile, et son Visiteur du pauvre est réédité à Bruxelles (Gérando, 1820/1833). La visite sert déjà à trier autant qu’à secourir. De Gérando cite en exemple une société londonienne qui enquête sur chaque mendiant, secourt les malheureux et envoie les autres en prison. En Belgique, la visite n’a pas d’abord été une affaire de femmes. Les premières visites organisées sont celles des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, présentes dès 1842, qui réunissent des hommes de la bourgeoisie et de l’aristocratie catholiques (De Maeyer & Wynants, 1992; Verzelen, 2016). Les dames ont leurs propres œuvres, comme l’Association des Dames de la Miséricorde, fondée à Bruxelles en 1840 (Verzelen, 2016). À Namur, après 1830, vincentiens, dames de la bonne société, congrégations et même la loge maçonnique compensent l’immobilisme des pouvoirs publics (Lothe, 1978). En 1915 encore, Jane Addams raconte avoir vu à Bruxelles des « gentle Belgian ladies » organiser le travail des pauvres (Addams et al., 1915, p. 26).
Cette femme n’est pas une professionnelle. Elle n’a pas de diplôme, pas de salaire, pas de méthode transmissible. Elle a de la bonne volonté et une position sociale. Vingt ans plus tard, sa fille ou sa nièce suivra une formation, recevra un diplôme reconnu par l’État, et touchera un traitement pour faire un travail qui ressemble au sien mais ne s’appelle plus charité. Les premières élèves de l’école catholique de Bruxelles viennent de familles aisées et disent vouloir « se dévouer » (Zelis, 2002, p. 295). Éliane Gubin décrit ce relais pour l’entre-deux-guerres. Les assistantes sociales y sont payées pour des tâches que les dames patronnesses faisaient bénévolement (Gubin, 1998, p. 264). On observe le même glissement en France, par exemple à Rouen, où l’accueil des jeunes enfants pauvres passe des dames patronnesses aux institutrices (Marec, 1985). Entre les deux, quelque chose s’est passé. C’est l’objet de cette séance.
De la charité à l’enquête : trois inventeurs
Entre 1880 et 1920, une nouvelle idée s’impose des deux côtés de l’Atlantique : la pauvreté doit être étudiée avant d’être traitée. On enquête, on diagnostique, on compare. En France, une « nébuleuse réformatrice » d’hommes politiques, d’industriels, d’universitaires, de médecins et d’architectes partage ce langage de l’enquête, avant d’être absorbée par l’État social (Topalov, 1999). Trois figures marquent cette bascule, et leurs désaccords structurent encore le métier.
L’idée avait des racines. La philanthropie parisienne, des Lumières aux années 1840, demandait déjà de donner, et surtout d’enquêter, d’informer, d’expérimenter (Duprat, 1993). En Belgique, le ministre de l’Intérieur lance en 1843 une enquête sur la condition des classes ouvrières et le travail des enfants. Les chambres de commerce répondent entreprise par entreprise, et l’on y trouve des enfants de moins de 9 ans dans la rubanerie bruxelloise et des dentellières travaillant dans les réduits de la rue Haute (Ministère de l’Intérieur, 1846). Les médecins fournissent l’essentiel du matériau. Les décideurs imputent pourtant la misère à l’imprévoyance ouvrière, et aucune loi ne suit avant les années 1880 (Geerkens, 2019). Enquêter ne suffit pas à réformer.
Jane Addams et Hull House
À Chicago, Jane Addams choisit une autre voie. Le 18 septembre 1889, avec Ellen Gates Starr et Mary Keyser, elle s’installe à Hull House, dans un quartier ouvrier d’immigrés (Addams, 1910, p. 94). Ce n’est pas un guichet, c’est une maison où des femmes instruites viennent vivre, partager le quotidien des habitants, apprendre d’eux autant que leur transmettre (Knight, 2005).
Le concret donne la mesure de l’ambition. Le programme de 1895 décrit un jardin d’enfants gratuit, une crèche à cinq cents par enfant pour les mères qui travaillaient, des cours de cuisine, dont un pour de jeunes Italiennes, des cours de niveau universitaire, un gymnase et une galerie d’art. Environ deux mille personnes y passent chaque semaine (Residents of Hull-House, 1895, p. 207‑229). La maison enquête aussi. Elle dénonce les agences privées de placement qui exploitent les immigrés, et fait campagne pour des bureaux publics gratuits, qu’une loi de l’Illinois crée en 1899. Dix ans plus tard, Addams constate que la loi reste mal appliquée (Addams, 1910, p. 221‑222).
Addams pense le changement à l’échelle du quartier, en reliant l’aide à la personne et la mobilisation collective. Son engagement déborde le social. Pacifiste, elle préside le Congrès international des femmes réuni à La Haye en avril 1915 (Addams et al., 1915), et reçoit en 1931 le prix Nobel de la paix, qu’elle partage avec Nicholas Murray Butler (Nobel Prize Outreach, 2026). Elle est la première Américaine à l’obtenir (Knight, 2005). Ses arguments pacifistes partent de l’expérience des femmes, sans rien devoir à une supposée nature féminine (Revol, 2025).
Le modèle des settlements n’est d’ailleurs pas américain à l’origine. Il naît à Londres dans les années 1880, à Toynbee Hall, que Samuel Barnett a voulu dans l’East End en réponse aux désordres de l’industrialisation. Addams y a séjourné en juin 1888 (Addams, 1910, p. 87‑88). Il essaime ensuite dans tout le monde industriel, jusqu’aux Maisons sociales et aux Résidences sociales françaises du début du XXe siècle (Eloy, 2012).
Octavia Hill et le logement
En Angleterre, Octavia Hill (1838-1912) part du logement. En 1864-1865, elle achète à bail trois maisons insalubres avec l’argent de John Ruskin, qui prend tout le risque à sa charge mais exige un intérêt raisonnable (Hill, 1875; Steyaert, 2010). Elle les rénove, perçoit elle-même les loyers, et combine une gestion locative stricte avec des visites régulières. Les loyers sont modérés, sans être subventionnés, et l’opération rapporte 5 % (Hill, 1875). Le paradoxe aide/contrôle de la séance 1 est déjà là. Son plan, écrit-elle, « depended on just governing more than on helping » (Hill, 1875, p. 6).
Sa conviction est victorienne jusqu’au bout : on relève les pauvres en leur apprenant l’hygiène, l’épargne, la respectabilité. Elle refuse d’ailleurs que l’État prenne en charge le logement et l’aide sociale (Payne, 2024). Le modèle influencera le casework de la Charity Organization Society de Londres, dont elle est l’une des premières membres, et Richmond reconnaîtra sa dette envers elle (Payne, 2024; Richmond, 1899, p. vii; Steyaert, 2010). Il essaime vers Amsterdam, Berlin et Chicago (Steyaert, 2010).
Trois figures, trois unités d’intervention : l’individu et sa famille pour Richmond, le quartier pour Addams, le logement pour Hill. Trois sources de légitimité aussi : la science médicale, le pragmatisme démocratique, la gestion morale. Le travail social d’aujourd’hui tient encore un peu des trois.
Ne durcissez pas trop l’opposition entre Richmond et Addams. Toutes deux font passer la pratique de la certitude morale à l’enquête rationnelle (Franklin, 1986). Le versant collectif a ses héritières. Lena Dominelli demande aujourd’hui au travail social d’aider les usagers à contester les oppressions qui les privent de pouvoir (Dominelli, 2002).
Ces méthodes circulent vite, y compris par la Belgique. En Allemagne, Alice Salomon (1872-1948) ouvre à Berlin, en 1908, la première école de travail social du pays (Healy, 2013). En 1926, son Soziale Diagnose s’inspire de Richmond et fait de l’examen de la situation une méthode d’aide systématique (Salomon, 1926). Brigitte Bouquet la rapproche d’Addams. Toutes deux ont créé un travail social ouvert et communautaire, engagé dans la réforme sociale, et ont dirigé le mouvement des femmes de leur pays (Bouquet, 2012). La même année, What Is Social Case Work? paraît en français, traduit par Pauline de Chary et le médecin belge René Sand (Richmond, 1926/2002). En 1928, Sand conçoit et organise à Paris la première Conférence internationale du service social, qui pose les bases des organisations internationales ultérieures (Eilers, 2011; Hering & Waaldijk, 2003). Salomon deviendra la première présidente de l’association internationale des écoles de travail social (Healy, 2013).
Chicago : la ville comme laboratoire
Dans les années 1920, le département de sociologie de l’Université de Chicago fournit au travail social naissant sa caution scientifique. Robert Park, Ernest Burgess et Roderick McKenzie (The City, 1925) proposent une écologie urbaine (Park et al., 1925). Dans le chapitre de Burgess, les groupes humains se répartissent dans la ville comme des organismes en compétition pour un espace, en zones concentriques, du centre des affaires à la banlieue aisée, en passant par une zone de transition dégradée où s’entassent les immigrants récents. Une anthologie en français réunit ces textes avec deux textes de Simmel (Grafmeyer & Joseph, 1979/2009).
La caution a pourtant circulé dans les deux sens. Dès 1895, les résidentes de Hull House avaient cartographié les nationalités et les salaires de leur quartier (Residents of Hull-House, 1895). Mary Jo Deegan fait de cette enquête la naissance de la sociologie de Chicago. Elle montre comment Addams, avec le réseau des femmes de Hull House, a été reléguée du côté du travail social, pendant que les hommes de l’université gardaient la sociologie (Deegan, 1988). Le partage entre une science masculine et une pratique féminine a été construit.
L’apport est politique autant que scientifique. Si certains quartiers concentrent les problèmes sociaux, ce n’est pas que leurs habitants seraient mauvais par nature. C’est leur position dans la dynamique urbaine qui les fragilise. Le modèle rompt avec les explications raciales et morales de la pauvreté. Sa transposition en Belgique a ses limites : nos villes sont plus denses et plus anciennes, et c’est souvent l’appartenance idéologique, le pilier, qui structure l’espace social autant que la géographie.
Pour aller plus loin
Pour une porte d’entrée en français sur Richmond, lisez sa traduction de 1926, rééditée avec une préface de Brigitte Bouquet (Richmond, 1926/2002). L’histoire classique de la professionnalisation américaine, de la visite amicale au diagnostic, reste Lubove (1965). Christian Topalov compare les enquêtes de Londres, de Paris et de Chicago, dont celle de Park et Burgess (Topalov, 2015). Sur les pionnières européennes et les organisations internationales, voir Hering & Waaldijk (2003). Le canon flamand et néerlandais d’histoire du travail social propose une frise de 1817 à 2001 (Steyaert, 2010).
1920 : la Belgique se dote d’un métier
Avant 1920, la Belgique n’a ni écoles permanentes ni diplôme de travail social. Des cours temporaires existent, dès 1911 dans le mouvement ouvrier socialiste, de 1916 à 1919 dans le mouvement social chrétien féminin (Zelis, 2004). La réponse à la misère reste l’affaire des œuvres charitables et des bureaux de bienfaisance. Puis, en quelques mois, tout s’organise. La section néerlandophone de l’école catholique ouvre le 17 janvier 1920 (Zelis, 2004, p. 8). Le 23 janvier, le ministre socialiste de la Justice, Émile Vandervelde, inaugure une école d’État provisoire et résume l’ambition en une phrase : « La charité est devenue une science ; pour beaucoup elle devient une profession » (Zelis, 2004, p. 2). L’École catholique de service social de Bruxelles est créée officiellement le 23 février 1920 (Zelis, 2019b). Victoire Cappe et Maria Baers en sont à l’origine, avec l’appui de Victor Brants (Zelis, 2002).
L’arrêté royal du 15 octobre 1920, publié au Moniteur belge du 31 octobre, organise l’ensemble. Il crée un Conseil des écoles de service social, une école d’État, l’École centrale, des subsides pour les écoles reconnues et un diplôme officiel, que son article 6 appelle diplôme « de service social » (Zelis, 2002; 2004, p. 6‑7). L’expression « diplôme d’auxiliaire social » n’apparaît qu’avec l’arrêté royal du 10 août 1921 (Zelis, 2002, 2019a). Les ministres du gouvernement Delacroix justifient la réforme par les besoins nés de la guerre et par la nécessité d’une « bienfaisance préventive » dotée d’une méthode (Zelis, 2004, p. 6‑7). Le pays sort meurtri de la guerre, avec ses orphelins, ses veuves, ses invalides, ses sans-abri, et il lui faut reconstruire un ordre social. La professionnalisation répond à ce besoin autant qu’à un idéal.
Cette naissance porte d’emblée la marque belge : la pilarisation. Un pilier est un réseau d’organisations (mutualités, syndicats, coopératives, écoles, soins, mouvements) réunies par une idéologie et adossées à un parti, qui encadre ses membres du berceau à la tombe. Le pays s’est construit sur un compromis entre trois mondes (catholique, socialiste, libéral), et chacun possède ses propres institutions, même si le monde libéral ne forme qu’un quasi-pilier (Centre de recherche et d’information socio-politiques, 2021). Ces piliers perpétuent de vieux clivages, entre l’Église et l’État, entre possédants et travailleurs (de Coorebyter, 2008). La charité était déjà un champ de bataille. En 1857, des émeutes éclatent contre la loi sur la charité, dite « loi des couvents » (Van Kalken, 1936). Ducpétiaux, lui, défend la liberté des fondations charitables privées contre la critique libérale (Ducpétiaux, 1859).
Le travail social naît donc en plusieurs versions parallèles. Entre 1920 et 1922, cinq écoles ouvrent huit sections linguistiques (Zelis, 2004, p. 8; 2019b). Les catholiques forment des femmes à Bruxelles et des ouvriers chrétiens à Heverlee. Le mouvement socialiste ouvre deux sections, dont l’École ouvrière supérieure, dirigée par Henri De Man. Les libéraux ont leur école à Anvers. L’École centrale, enfin, est une école d’État, officielle et neutre, en dehors des piliers (Amara, 2024; Zelis, 2004, p. 8). Si on l’a parfois rangée dans un « pilier officiel », c’est que la lecture duale du pays, chrétiens contre laïques, classe les institutions publiques du côté laïque (Centre de recherche et d’information socio-politiques, 2021).
Le pilier catholique domine largement. De 1922 à 1938, ces écoles diplôment 1 199 personnes. Les écoles catholiques en forment 626 (52 %), l’École centrale 347 (29 %), les écoles socialistes 134 (11 %) et l’école libérale d’Anvers 92 (7,7 %) (Zelis, 2004, p. 9‑10). Maria Baers, figure du catholicisme social féminin, cofonde en 1925 l’Union catholique internationale de service social, créée par les écoles catholiques à l’initiative de l’école bruxelloise (Zelis, 2004, p. 17). Elle en sera la secrétaire générale de 1927 à 1950, puis la présidente jusqu’en 1958 (Keymolen, 2016).
Le pilier socialiste, moins doté, suit une autre logique. Son école vient de l’éducation ouvrière. Sur le modèle du Ruskin College, elle forme surtout des hommes, les cadres du mouvement (Zelis, 2004). Ce pilier s’appuie sur un réseau plus ancien de coopératives, du Vooruit de Gand (1880) à la Maison du Peuple de Bruxelles (1882), que la fondation du Parti ouvrier belge en 1885 accélère (Legros, 1991). Le POB sert alors de modèle d’organisation à toute la Deuxième Internationale (Defoort & Georges, 2025).
Cette histoire a une conséquence très concrète pour vous. En Belgique, il n’y a jamais eu un travail social, mais plusieurs, portés par des valeurs et des réseaux distincts. Le paysage est fragmenté, et il l’est par construction, pas par accident. La dépilarisation a commencé dans les années 1960 (Centre de recherche et d’information socio-politiques, 2021), mais les piliers structurent encore l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles, jusqu’aux programmes d’éducation à la citoyenneté (Tisseyre & Wolfs, 2025). Les formations sociales se recomposent aujourd’hui entre hautes écoles et promotion sociale, sous l’effet du processus de Bologne, et les statuts restent inégaux. Le titre d’assistant social est protégé depuis 1945, alors que la loi sur le statut d’éducateur, votée en 1994, n’a jamais reçu d’arrêtés d’application (Mélon & Hamzaoui, 2014).
Pour aller plus loin
Pour le récit de la fondation de l’école catholique par son historien, voir le résumé de thèse de Zelis (2002), et sur la place de l’enquête sociale dans la formation, Zelis (2019a). Les rapports de stage des élèves, de 1922 à 1970, sont conservés aux Archives générales du Royaume et attendent leurs mémoires (Amara, 2024; Archives générales du Royaume, 2024). Pour une synthèse par périodes du travail social en Belgique francophone, lisez Foucart (2022), avec prudence sur la chronologie des lois. Sur le mouvement ouvrier chrétien, voir Gerard & Wynants (1994), et sur la charité catholique organisée, De Maeyer & Wynants (1992).
Le maternalisme : une porte d’entrée ambivalente
Une chose saute aux yeux dans cette histoire : le métier est très majoritairement féminin dès l’origine. Sur les 1 199 diplômés de l’entre-deux-guerres, on compte 909 femmes pour 290 hommes (Zelis, 2004, p. 13), soit environ trois quarts de femmes (Archives générales du Royaume, 2024). Les hommes viennent surtout des écoles ouvrières, socialistes ou chrétiennes. Guy Zelis a montré comment la formation belge des années 1920-1940 s’est construite entre maternalisme et professionnalisation (Zelis, 2019b). Il reprend la définition de Seth Koven et Sonya Michel. Le maternalisme désigne les idéologies qui exaltent la capacité des femmes à être mères et étendent à la société entière les valeurs de soin et de moralité (Koven & Michel, 1990, p. 1079). Le travail social a offert aux femmes instruites un domaine où exercer une autorité, une expertise, une responsabilité, à une époque où le pouvoir politique direct leur restait fermé.
Il ne s’ouvre qu’à moitié. Les femmes votent aux élections communales à partir de 1920. Chaque parti crée alors ses organisations féminines et les cantonne à la protection de l’enfance, à la santé et à la bienfaisance, que les hommes du parti délaissent (Jacques & Marissal, 1998). Chaque pilier mobilise ainsi « ses » femmes et les fait sortir de la sphère privée (Gubin, 1998, p. 249‑250), sans les faire sortir du social. Maria Baers résume l’ambivalence à elle seule. Elle professionnalise le travail social féminin, et les ligues qu’elle dirige défendent le retour de la mère au foyer (Keymolen, 2016).
L’ambivalence est entière. Cette féminisation a ouvert une voie d’émancipation réelle. Elle a aussi enfermé le métier dans un rôle pensé comme un prolongement de la fonction maternelle : prendre soin, éduquer, moraliser. Et ce qui est défini comme « naturellement féminin » se paie moins cher et se reconnaît moins (Bessin, 2005; Gubin, 1998). Zelis ajoute un étage. Les auxiliaires sont « maternalistes » envers les ouvrières et les mères, mais elles restent sous la tutelle d’hommes, aumôniers, juges des enfants, médecins, patrons (Zelis, 2019b, paragr. 5). Il parle, avec Christoph Sachße, de « maternité comme profession » (Zelis, 2019b, paragr. 13). La tension entre les deux pôles dure au lieu de se résoudre. La séance 6 reprendra ce fil, qui ne s’est jamais cassé : le secteur où vous allez travailler reste l’un des plus féminisés et des moins bien rémunérés du pays.
La protection de la petite enfance suit la même pente. L’Œuvre nationale de l’enfance, créée en 1919, subventionne les œuvres privées sans toucher à leur couleur religieuse ou politique. Les dames patronnesses y financent et animent les œuvres, sans les diriger. Les infirmières-visiteuses professionnalisent la visite, dans un métier dur et mal payé, et médecins et puériculteurs exercent sur les mères ouvrières une double domination, de sexe et de classe. En centrant tout sur le lien entre la mère et l’enfant, cette politique évite de s’attaquer aux causes économiques de la mortalité infantile (Marissal, 2014).
Le schéma se retrouve ailleurs. En France, en Allemagne et en Suisse, les premières écoles sont créées par des femmes, pour des femmes, et souvent dirigées par des hommes (Modak et al., 2013). À Paris, l’assistante sociale de l’entre-deux-guerres doit devenir l’amie des familles populaires tout en les surveillant. Une élève trouve paradoxal d’être l’ami de quelqu’un et son espion (Zappi, 2019). Pour Marc Bessin, le travail social a socialisé la fonction maternelle et professionnalisé les œuvres de charité ; les hommes, qui occupent moins de 10 % des emplois du secteur, y tiennent plus souvent les postes de direction (Bessin, 2005).
Trois outils théoriques aident à penser cette ambivalence, et vous les retrouverez à la séance 6. Joan Tronto définit le care comme tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde (Tronto, 1993). Elle critique l’idée d’une morale propre aux femmes, qui a pu servir de stratégie politique mais renforce les stéréotypes et confine les femmes au privé (Tronto, 1993/2009). C’est la carte qu’a jouée le maternalisme. Arlie Hochschild appelle travail émotionnel la gestion des sentiments exigée et vendue dans un emploi, selon des règles fixées par l’organisation (Hochschild, 1983; Hochschild, 1983/2017). Le dévouement attendu des auxiliaires, ou la bonne distance qu’on enseigne aux assistantes parisiennes, en relèvent, sans être reconnus comme une qualification. Son article de 1979, traduit en français, en donne une entrée courte (Hochschild, 1979/2003). Silvia Federici, enfin, place le travail de reproduction, domestique et non payé, au centre de l’accumulation capitaliste. Elle a participé à la campagne pour un salaire ménager lancée en 1972 (Federici, 2012/2016) et fait remonter l’assignation des femmes à ce travail aux débuts du capitalisme (Federici, 2004/2014). Lu avec elle, le travail social apparaît comme le prolongement salarié, et mal payé, de ce travail.
Pour aller plus loin
Sur le concept de maternalisme vingt ans après Koven et Michel, voir van der Klein et al. (2012), qui traite aussi des Pays-Bas, voisin pilarisé de la Belgique. Pour la France, Cova (1997) étudie le féminisme maternaliste et Zappi (2022) les assistantes sociales parisiennes face aux familles populaires. Sur le féminisme belge dans le système des clivages, voir Jacques (2009). Le numéro « Genre et travail social » de Travailler le social et de Chronique féministe est l’un des deux dossiers belges francophones sur la question (Coenen, 2008). Pour retrouver une pionnière, le Dictionnaire des femmes belges rassemble plus de 400 biographies (Gubin et al., 2006). Pour une lecture critique classique, qui voit dans l’assistance sociale une violence symbolique contre la culture ouvrière, lisez Verdès-Leroux (1978).
Les lois qui ont fait le système belge
Six textes suffisent à raconter un siècle. L’arrêté royal du 15 octobre 1920 crée le diplôme et organise les écoles (Zelis, 2002). La loi du 10 mars 1925 fusionne, dans chaque commune, le bureau de bienfaisance et les hospices civils en une commission d’assistance publique, l’ancêtre du CPAS (Belgique, 1925). L’arrêté-loi du 28 décembre 1944 crée la sécurité sociale des travailleurs (Belgique, 1944). Le gouvernement, qui craint l’opposition des mutualités chrétiennes, l’impose par pouvoirs spéciaux, sans vote du Parlement. Le Pacte social qu’il traduit a été négocié dans la clandestinité et répond à des problèmes belges, sans modèle beveridgien (Vanthemsche, 1994). La loi du 12 juin 1945 protège le titre d’auxiliaire ou d’assistant social, sans réserver l’exercice du métier à ses porteurs (Belgique, 1945). Maria Baers, devenue sénatrice, en est l’autrice (Keymolen, 2016).
La loi du 7 août 1974 crée le minimex, un droit à un minimum de moyens d’existence, réservé à l’origine aux Belges majeurs (Belgique, 1974). Les parlementaires ont écarté un droit plus large à l’aide sociale et l’ont renvoyé à une loi future. André Nayer, juriste contemporain de la réforme, oppose alors un minimum qui permet d’« exister » à un minimum qui permettrait de « vivre » (Nayer, 1975, p. 227‑231). Cette loi future, c’est la loi organique du 8 juillet 1976. Elle crée les centres publics d’aide sociale, devenus d’action sociale en 2002, et consacre dans son article 1er le droit à l’aide sociale, pour mener une vie conforme à la dignité humaine (Belgique, 1976). D’un siècle à l’autre, on passe de la charité au droit, lentement, par paliers, jamais tout à fait.
Pour aller plus loin
Pour la genèse de la sécurité sociale belge, lisez Vanthemsche (1994). Le juriste Jacques Fierens, de l’Université de Namur, relit Geremek à partir du droit, qui traduit surtout la répression ou la pitié, et voit dans la solidarité une troisième voie fragile (Fierens, 2018).
France et Belgique : deux manières de faire
Le contraste avec la France éclaire la singularité belge, à condition de ne pas le forcer. La France affiche une philosophie universaliste : on aide « les citoyens », pas « les pauvres ». Elle a aujourd’hui un diplôme d’État national, quand le travail social belge est fragmenté par Communauté et par pilier, et son financement éclaté.
L’histoire brouille pourtant ce tableau. Côté diplôme, la Belgique a été la plus étatique des deux. En 1928, seules les écoles allemandes et belges délivrent un diplôme officiel (Zelis, 2019b). Le brevet de capacité français n’est créé que par le décret du 12 janvier 1932, puis fusionné en 1938 avec le diplôme d’infirmière-visiteuse (Goyau, 2014). La loi du 8 avril 1946 réserve ensuite l’exercice du métier aux titulaires du diplôme d’État et impose le secret professionnel (France, 1946), alors que la loi belge de 1945 ne protège que le titre. En Belgique, un Conseil des écoles et un jury central contrôlent les diplômes pour tout le pays, sous l’autorité de la Justice. Le jury central cesse d’être obligatoire en 1963, et les compétences passent à l’Éducation nationale en 1970 (Amara, 2024; Zelis, 2019b). La fragmentation par Communauté vient après. Sur le travail des enfants, la loi belge du 13 décembre 1889 a même précédé la loi française de 1892, et les parlementaires français s’en sont servis, les uns pour freiner, les autres pour accélérer leur propre texte (Lekéal, 2020).
La structure de l’État social rapproche aussi les deux pays. Gøsta Esping-Andersen les range dans le même régime conservateur-corporatiste, où les droits dépendent du travail et des cotisations (Esping-Andersen, 1990). Au début des années 1980, tous deux ont un système bismarckien, fondé sur des assurances obligatoires, géré par les partenaires sociaux et très fragmenté ; la France compte alors plus de 600 régimes de base de retraite (Palier, 2010, p. 35‑44). Leur politique familiale généreuse les écarte en partie du modèle de l’homme gagne-pain (Lewis, 1992; Palier, 2010). Et l’État social français est né d’une coalition de patrons paternalistes, de catholiques sociaux et de natalistes, qui a construit par les caisses d’allocations familiales un État social parental (Pedersen, 1993). On est loin d’un universalisme abstrait, et près du monde catholique belge. Le service social français est sorti d’initiatives privées, en partie confessionnelles (Zappi, 2022), mais aussi radicales et socialistes municipales, comme à Suresnes (Knibiehler, 1980).
Là où la France affiche un universalisme parfois aveugle aux discriminations réelles, la Belgique vit avec une diversité institutionnelle qui peut virer à l’incohérence. Ni l’un ni l’autre n’a résolu la tension entre l’égalité promise et l’inégalité vécue.
Pour aller plus loin
Pour une histoire du travail social français, voir Pascal (2014), et pour la première synthèse, qui juge que la composante féministe du départ a été sacrifiée, Guerrand & Rupp (1978). Des assistantes sociales françaises des années 1930 à 1960 racontent leur métier dans Knibiehler (1980). Henri Hatzfeld a retracé, pour la France, le chemin qui mène du paupérisme à la sécurité sociale (Hatzfeld, 1971). La typologie d’Esping-Andersen existe en traduction française (Esping-Andersen, 1990/1999).
Pourquoi cette histoire compte
On pourrait croire qu’un cours d’histoire est un détour. Il est exactement le contraire. Les débats que vous vivrez en stage ont tous été posés entre 1890 et 1920. La place du contrôle dans la relation d’aide, la légitimité à entrer dans la vie privée des familles, la tension entre accompagner et redresser : tout cela était déjà là chez la dame patronnesse de Molenbeek, chez Richmond et son diagnostic, chez Addams et son quartier.
Comprendre cette généalogie ne sert pas à vénérer les fondatrices. Cela sert à démystifier le présent. Mary Richmond n’a pas inventé le casework par pure bonté : elle l’a théorisé pour faire reconnaître une profession (Gravière, 2014). Les écoles belges ne sont pas nées en 1920 d’un sursaut humaniste : elles sont nées parce qu’un pays avait peur de sa classe ouvrière et voulait reconstruire son ordre. Savoir cela ne vous rend pas cynique. Cela vous rend lucide, ce qui est la première condition pour faire ce métier sans s’y perdre.
Questions d’examen — Séance 2
Question 2.A
Quel verdict Abraham Flexner prononce-t-il en 1915 sur le travail social, et comment Mary Richmond y répond-elle ? Quelles tensions cette controverse révèle-t-elle sur la nature du travail social comme profession ?
Références à mobiliser : Flexner (1915/2001) ; Richmond (1917) ; Gravière (2014) ; Hughes (1958) ; Dubar & Tripier (1998).
Question 2.B
Analysez la création des écoles de service social en Belgique (1920). Comment la pilarisation structure-t-elle le travail social naissant, et quels effets cette fondation a-t-elle encore aujourd’hui ?
Références à mobiliser : Zelis (2004) ; Zelis (2019b) ; Foucart (2022) ; Mélon & Hamzaoui (2014) ; Centre de recherche et d’information socio-politiques (2021).
Question 2.C
Comparez l’approche de Mary Richmond (casework individuel) et celle de Jane Addams (mobilisation de quartier). Ces deux modèles sont-ils réconciliables ? Quelles tensions demeurent pertinentes aujourd’hui ?
Références à mobiliser : Richmond (1917) ; Addams (1910) ; Franklin (1986) ; Bouquet (2012) ; Dominelli (2002).
Question 2.D
Qu’est-ce que le « maternalisme » dans l’histoire du travail social belge ? En quoi révèle-t-il une tension fondatrice autour du genre et de la professionnalisation ?
Références à mobiliser : Zelis (2019b) ; Koven & Michel (1990) ; Hochschild (1983) ; Federici (2004/2014) ; Federici (2012/2016) ; Tronto (1993).
Question 2.E
Pourquoi peut-on dire, avec Donzelot et Vrancken, que le travail social naît pour « rendre la société gouvernable » ? Discutez cette thèse à partir de la situation belge après 1886.
Références à mobiliser : Vrancken (2002) ; Vrancken (2010) ; Donzelot (1984) ; Deneckere (1993) ; Durkheim (1893) ; Simmel (1908/1998).