Séance 6
Genre et intersectionnalité dans le travail social
À l’issue de cette séance, vous devez être capables de :
- Situer la féminisation du travail social comme un effet des rapports sociaux de sexe, pas un hasard
- Exposer la thèse de Delphy et en tirer trois conséquences pour le secteur belge
- Définir l’intersectionnalité (Crenshaw, Collins & Bilge) et dire ce qu’elle apporte de plus qu’une addition de catégories
- Analyser le cas belge des femmes migrantes victimes de violences à travers ce cadre
- Distinguer les formes du non-recours aux droits et dire pourquoi elles pèsent davantage sur les personnes à oppressions croisées
Une statistique pour commencer
En Belgique, sept à huit de vos futures collègues sur dix seront des femmes, et beaucoup d’entre elles seront mal payées pour un travail essentiel. Le métier se féminise dès la formation. En 2016-2017, 82 % des inscrits au bachelier assistant social de la Fédération Wallonie-Bruxelles étaient des étudiantes (Agence pour l’évaluation de la qualité de l’enseignement supérieur, 2019). Sur le terrain, les femmes occupent 70,9 % des emplois de l’action sociale sans hébergement et 80,7 % de ceux des activités médico-sociales avec hébergement (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, 2025, p. 98). En 2024, elles tenaient 75 % des emplois de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale réunis, pour 47,1 % de l’emploi total (Eurostat, 2026). Certains métiers du soin sont presque entièrement féminins, avec 96,1 % de femmes parmi les éducateurs de la petite enfance et 93,7 % parmi les aides-soignants à domicile (Statbel, 2026b).
Ces secteurs ne paient pas tous mal. En 2022, les femmes gagnaient en moyenne 25,83 euros bruts de l’heure dans l’enseignement et 25,41 euros dans la santé, au-dessus de leur moyenne nationale (22,28 euros). Dans l’action sociale sans hébergement, elles n’en gagnaient que 19,85 (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, 2025, p. 17 et 98). Le temps partiel pèse aussi. En 2025, 41,4 % des salariées travaillaient à temps partiel, contre 15,1 % des salariés, soit à peu près un homme sur sept (Statbel, 2026a). Dans l’action sociale sans hébergement, six femmes sur dix sont à temps partiel (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, 2025, p. 98). L’écart salarial annuel entre femmes et hommes atteignait 19,9 % en 2022. Corrigé de la durée du travail, il tombe à 7,0 %, et l’écart de salaire horaire est de 4,7 % (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, 2025, p. 7 et 17).
Ces chiffres ne sont pas une curiosité. Ils sont le point de départ d’une analyse. Le travail social est structurellement féminin, structurellement dévalorisé, et les deux ne sont pas sans rapport. Cette séance donne les outils pour comprendre pourquoi, et pour les appliquer aussi bien aux personnes que vous accompagnerez qu’à votre propre condition de professionnelle.
Un métier féminin sous direction masculine
La séance 2 a montré que le métier est féminin dès l’origine, porté par un maternalisme qui étendait à la société entière les vertus prêtées aux mères (Koven & Michel, 1990). Guy Zelis, historien des écoles belges de service social, reprend à Christoph Sachße une formule qui résume la suite. Le travail social est un « métier féminin sous direction masculine » (Zelis, 2019, Note 12).
Marc Bessin en décrit la mécanique. Au XIXe siècle, l’Église confie la charité aux dames patronnesses, qui lui prêtent l’amour maternel et participent au contrôle social. Le partage qui s’installe alors dure encore, entre la raison et les sentiments, entre la théorie et la pratique. Les hommes dirigent les associations, les femmes en sont les professionnelles, et les hommes accèdent plus vite aux postes de pouvoir. La division passe aussi à l’intérieur d’un même métier. Les hommes vont vers les adultes et les troubles du comportement, les femmes vers les enfants, le handicap et les soins. Sous les politiques d’activation, on mobilise les hommes sur leur insertion professionnelle, les femmes sur la famille et le psychisme (Bessin, 2009). En Belgique, l’un des deux dossiers consacrés en 2008 au genre du travail social part du même constat. Annie Cornet y montre que le service social passe pour le prolongement des savoir-faire domestiques, ce qui fait sous-évaluer les compétences comme les salaires (Cornet, 2008).
Les hommes restent rares. Bessin raconte l’histoire de Sébastien, seul garçon d’une formation française en économie sociale et familiale, qui abandonne après un cours de couture où l’on confectionne une jupe (Bessin, 2005). Christine Williams a mené 99 entretiens dans quatre professions féminisées, dont le travail social. Les hommes n’y subissent pas de discrimination à l’embauche ni à la promotion, seulement des préjugés venus de l’extérieur de la profession, et ils bénéficient d’avantages structurels qui accélèrent leur carrière. Elle appelle ce mécanisme l’escalator de verre (Williams, 1992). Un dossier de la revue louvaniste Recherches sociologiques et anthropologiques précise l’image. Les hommes profitent de la division sexuée du travail et du poids que l’articulation entre travail et famille fait peser sur leurs collègues ; ils justifient leurs avantages par des différences qu’ils disent naturelles, tout en niant toute différence de compétence (Buscatto & Fusulier, 2013).
Leur place n’est pas confortable pour autant. Leurs collègues naturalisent leurs compétences ou les renvoient à leur virilité, et l’attente sociale qui veut qu’un homme fasse vivre une famille cadre mal avec un métier peu payé (Zanferrari, 2005). En Angleterre, les assistants sociaux justifient leur présence par la vocation, le choix de carrière ou la figure du héros (Christie, 2006). Dans la petite enfance, une panique morale autour de la pédophilie tient les hommes à l’écart, alors que les secteurs d’autorité s’ouvrent plus facilement à eux (Bessin, 2008). Les professionnelles de l’accueil des jeunes enfants, elles, sont peu formées aux rapports sociaux de sexe (Cresson, 2010). Dans le langage du métier, faire son assistante sociale sert d’ailleurs à disqualifier une attention jugée trop peu rationnelle (Bessin, 2008).
La mixité ne règle rien par elle-même. Elle est souvent pensée comme une complémentarité de qualités morales supposées sexuées (Bessin, 2008). Il faut interroger les comportements attendus des uns et des autres, qui reproduisent dans les interventions la hiérarchie du masculin et du féminin (Bessin, 2013). Quand des hommes entrent dans un métier féminin, l’inversion du genre reste apparente, et leur transgression, valorisée, renforce le système qu’elle semblait défier (Guichard-Claudic et al., 2008).
Ce déni du genre a une histoire. Bessin l’explique par deux héritages, le féminisme maternaliste et les théories du contrôle social des années 1970, aveugles au genre (Bessin, 2008). Vous avez rencontré Donzelot à la séance 4. Coline Cardi en montre l’angle mort. Le contrôle social des femmes passe moins par le pénal que par des institutions parapénales, dont le travail social, organisées autour de la maternité (Cardi, 2007).
Delphy : le travail domestique est un travail
En 1970, Christine Delphy publie « L’ennemi principal » dans la revue Partisans, sous le pseudonyme de Christine Dupont, pour un numéro intitulé « Libération des femmes, année zéro » (Delphy, 1970). C’est le texte fondateur de ce qu’on appellera le féminisme matérialiste, un courant collectif auquel appartiennent aussi Colette Guillaumin et Danièle Kergoat. Sa thèse est simple et radicale : le travail domestique est un travail productif, mais non rémunéré. Ce n’est pas une vocation, pas une affaire de cœur. C’est un rapport d’exploitation.
Sa gratuité ne tient pas à la nature des tâches, puisque les mêmes tâches sont payées dès qu’elles sont faites hors du mariage. Elle tient au rapport de production. L’épouse est exclue de l’échange marchand, et l’entretien que lui assure son mari n’est pas un salaire, puisqu’il ne dépend pas du travail qu’elle fournit (Delphy, 1970).
Delphy raisonne par analogie avec Marx. Le capitalisme repose sur l’exploitation du prolétariat dans le mode de production capitaliste. Delphy ajoute un second mode de production, qu’elle appelle en 1970 familial et que ses textes ultérieurs nommeront domestique. Les services domestiques et l’élevage des enfants y sont produits, et le mari s’y approprie le travail de son épouse. Le patriarcat n’est donc pas une simple idéologie qui se corrigerait par l’éducation. C’est une structure économique, avec ses bénéficiaires et ses exploitées. Delphy y voit un système autonome, antérieur au capitalisme, qu’elle retrouve dans les sociétés socialistes. Ses articles sur ce système sont réunis en 1998 dans un recueil qui étend l’analyse au patrimoine, à la consommation et à la stratification sociale (Delphy, 1998).
Colette Guillaumin va plus loin. Elle appelle sexage l’appropriation de la classe des femmes par celle des hommes, qui porte sur le corps entier. Elle en distingue quatre expressions, l’appropriation du temps, celle des produits du corps, l’obligation sexuelle et la charge physique des membres dépendants du groupe, enfants, malades et vieillards (Guillaumin, 1978). Elle prend l’exemple des religieuses qui soignaient dans les hospices contre leur entretien, sans salaire. Quand ces tâches d’entretien des corps deviennent salariées, ce sont encore presque exclusivement des femmes qui les accomplissent. Guillaumin cite les infirmières, et ajoute « de même pour les assistantes sociales » (1978, p. 29). Danielle Juteau et Nicole Laurin partent elles aussi des congrégations, au Québec. Leurs religieuses entretenaient des êtres humains qui n’étaient ni leurs enfants, ni leurs parents, ni leurs conjoints, et elles en tirent une théorie de l’appropriation collective des femmes (Juteau & Laurin, 1988). Le soin d’autrui a été confié gratuitement à des religieuses avant d’être sécularisé et salarié. C’est aussi l’histoire du travail social.
Danièle Kergoat donne le cadre général. La division sexuelle du travail assigne les hommes à la sphère productive et les femmes à la sphère reproductive, et réserve aux hommes les fonctions à forte valeur sociale. Elle repose sur deux principes. Le principe de séparation veut qu’il y ait des travaux d’hommes et des travaux de femmes ; le principe de hiérarchie, qu’un travail d’homme vaille plus qu’un travail de femme. Une idéologie naturaliste la légitime, en rabattant le genre sur le sexe biologique (Kergoat, 2000/2001).
Qui profite du travail domestique ?
Les féministes matérialistes ne répondent pas toutes de la même façon. De 1972 à 1977, une campagne internationale réclame un salaire pour le travail ménager. Louise Toupin en a retracé l’histoire, à partir des archives et d’entretiens avec Mariarosa Dalla Costa et Silvia Federici (Toupin, 2014). Pour ces militantes venues de l’opéraïsme italien, le travail ménager reproduit gratuitement la force de travail au profit du capital. Réclamer un salaire servait à le faire reconnaître comme un travail et à gripper l’accumulation. Pour Delphy, il profite d’abord à la classe des hommes. La réponse désigne l’adversaire, les hommes pour l’une, le capital pour les autres.
Federici a prolongé cette analyse dans ses essais sur la reproduction sociale et sur la nouvelle division internationale du travail (Federici, 2016). Dans Caliban et la sorcière, paru en français en 2014, elle fait remonter l’assignation des femmes au travail reproductif non payé à la naissance du capitalisme, avec la privatisation des communs et la chasse aux sorcières (Federici, 2004/2014). Maria Mies, dès 1986, relie cette assignation domestique à la colonisation (Mies, 1986/2024). Maud Simonet, enfin, retrouve aujourd’hui ce déni de travail chez les bénévoles, les jeunes en service civique et les allocataires soumis au workfare. À New York, l’entretien des parcs publics est passé en partie à des bénévoles et à des allocataires de l’aide sociale, à 75 % des femmes, et noires ou latinas à plus de 90 % (Simonet, 2018, p. 56). Le lien avec l’activation des allocataires, vue à la séance 1, est direct.
Crenshaw et Bilge : l’intersectionnalité
Kimberlé Crenshaw forge le concept d’intersectionnalité dans deux textes, en 1989 puis 1991. Le premier part du droit antidiscriminatoire américain (Crenshaw, 1989; trad. fr. Crenshaw, 2021). Dans l’affaire DeGraffenreid v. General Motors, comme dans deux autres affaires de droit du travail, le tribunal refuse que des salariées noires invoquent à la fois une discrimination de race et une discrimination de sexe. Leur situation tombe dans un angle mort du droit. Crenshaw étend ensuite la critique aux mouvements sociaux. Le féminisme blanc de classe moyenne ne voit pas la race, le mouvement antiraciste masculin ne voit pas le genre. Entre les deux, les femmes noires disparaissent. Le second texte applique l’outil aux violences faites aux femmes de couleur, à partir d’une enquête dans des refuges de Los Angeles (Crenshaw, 1991). Crenshaw y distingue deux formes. L’intersectionnalité structurelle rend l’expérience des violences, et celle des remèdes, différente pour les femmes de couleur. L’intersectionnalité politique désigne la marginalisation de ces violences par les politiques féministes et antiracistes elles-mêmes (Crenshaw, 2005).
L’idée précède le mot. Dès les années 1970, des féministes noires américaines, du Combahee River Collective à Audre Lorde et bell hooks, dénoncent une double exclusion, par un féminisme blanc et bourgeois et par un nationalisme noir sexiste, et pensent ensemble la race, la classe et le sexe (Dorlin, 2008; hooks, 1984).
L’intersectionnalité examine comment les systèmes de domination (genre, race, classe, statut migratoire, handicap) se combinent. Le mot important est combinent. Ces systèmes ne s’additionnent pas, ils se transforment en se croisant (Collins, 2015). Ange-Marie Hancock l’a dit dans le titre d’un article, selon lequel la multiplication n’équivaut pas à une addition rapide (Hancock, 2007). Une femme noire sans papiers n’est pas une femme, plus une personne racisée, plus une pauvre, comme on empile des cartes. Elle occupe une position propre, que ni le genre seul, ni la race seule, ni la classe seule ne suffisent à décrire.
Patricia Hill Collins et Sirma Bilge ajoutent que l’intersectionnalité est à la fois une enquête critique, qui analyse des rapports de pouvoir imbriqués, et une praxis critique, tournée vers la justice sociale (Collins & Bilge, 2016/2020; trad. fr. Bilge & Collins, 2020/2023, Chapitre 2). Elles rappellent aussi que son histoire commence avant Crenshaw, chez les féministes noires et chicanas des années 1960 (Collins & Bilge, 2016/2020). L’idée qu’il faut partir de l’expérience des plus marginalisées pour comprendre les structures vient du point de vue situé du féminisme noir, que Collins a théorisé dans La pensée féministe noire (Collins, 2016). Sirma Bilge a présenté ces débats en français. Elle montre que l’intersectionnalité a d’abord fait apparaître la position sociale des femmes noires, puis ouvert des discussions sur les niveaux d’analyse et sur le statut des catégories (Bilge, 2009).
Collins montre enfin que l’idéal familial traditionnel est, aux États-Unis, un lieu privilégié de l’intersectionnalité, parce qu’il noue le genre, les idées raciales et l’identité nationale (Collins, 1998). Retenez-le pour la suite. Le séjour conditionnel belge fait lui aussi dépendre le droit de rester d’une norme familiale.
Du concept au droit belge
L’intersectionnalité est entrée dans le droit belge. La loi du 28 juin 2023 distingue deux notions (Belgique, 2023b). La discrimination cumulée combine plusieurs critères protégés « qui s’additionnent, tout en restant dissociables ». La discrimination intersectionnelle combine plusieurs critères qui « interagissent et deviennent indissociables ». La différence entre addition et interaction est donc écrite dans la loi.
Les juges suivent lentement. Deux ans après la loi, Unia constate qu’ils admettent facilement la discrimination cumulée, par exemple en accordant des indemnités distinctes pour l’âge et pour le sexe, mais rarement la discrimination intersectionnelle. Dans une affaire de refus de stage opposé à une femme qui portait le foulard, le tribunal du travail de Bruxelles a estimé, en 2020 puis en 2024, que le droit applicable ne définissait pas cette discrimination (Unia, 2025). C’est la logique que Crenshaw critiquait dans DeGraffenreid. Le problème tient aussi aux institutions. En 2012, la Belgique confiait le genre à l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes et les autres critères au Centre pour l’égalité des chances, aujourd’hui Unia. Une plainte qui mêlait le genre et un autre critère était coupée en deux dossiers, sans protocole commun (Verloo et al., 2012).
Pour aller plus loin
Pour la généalogie du concept et sa réception en France, voir Jaunait & Chauvin (2012), et pour le premier ouvrage collectif en français, Roca i Escoda et al. (2016). Elsa Dorlin interroge le « Nous les femmes » du féminisme à partir du black feminism (Dorlin, 2005), dans le numéro des Cahiers du Genre qui publie aussi la traduction de Crenshaw. Kathy Davis explique le succès du concept par son ambiguïté même (Davis, 2008), et Sirma Bilge critique le « blanchiment » qui en évacue la pensée critique de la race (Bilge, 2015). Sur la discrimination intersectionnelle en droit européen, lisez Bribosia et al. (2021). Pour une introduction courte aux théories du genre, dont un chapitre sur l’intersectionnalité, Lépinard & Lieber (2020).
Le piège belge du séjour conditionnel
Voici le cas qui rend tout cela concret, et qui montre ce qu’une lecture intersectionnelle permet de voir quand les catégories séparées restent aveugles.
Une femme migrante est victime de violences conjugales. Son titre de séjour dépend de son mari. Elle n’a pas de ressources propres. Regardez chaque dimension isolément, et chacune appelle une solution. Comme victime, elle a droit à la protection. Comme personne sans ressources, elle peut demander l’aide du CPAS. Comme étrangère, elle relève du droit des étrangers. Mais combinez les trois, et les solutions s’annulent.
Pendant cinq ans, le séjour obtenu par regroupement familial reste conditionnel. Si elle a rejoint un étranger, l’Office des étrangers peut le lui retirer quand les conditions du regroupement, dont les ressources, ne sont plus remplies, ou quand la vie conjugale cesse (Belgique, 1980, art. 11, § 2). Si elle est de la famille d’un citoyen de l’Union, la loi parle de « charge déraisonnable pour le système d’aide sociale du Royaume » (Belgique, 1980, art. 42bis et 42quater). Et l’Office est informé. Depuis 2011, un flux électronique lui signale presque en temps réel toute aide sociale accordée à un citoyen de l’Union, et les ordres de quitter le territoire délivrés à ces citoyens sont passés de 343 en 2010 à 2 712 en 2013 (Neven, 2014). Quitter le conjoint violent peut signifier perdre le droit au séjour qui en dépend. Les refuges ne peuvent pas toujours accueillir une femme sans statut régularisé. Elle est piégée à l’intersection.
Le droit n’est pourtant pas muet. La loi interdit de retirer le séjour à la victime qui prouve certaines violences, et demande de « prendre particulièrement en considération » les victimes de violences dans la famille (Belgique, 1980, art. 11, § 2). Une exception existe aussi pour la famille d’un citoyen de l’Union (Belgique, 1980, art. 42quater, § 4, 4°). En 2019, la Cour constitutionnelle a jugé discriminatoire d’exiger des ressources et une assurance maladie de la victime qui avait rejoint un Belge, alors qu’on ne l’exigeait pas de celle qui avait rejoint un étranger en séjour illimité (Cour constitutionnelle, 2019). Une circulaire du 15 juin 2023 dresse une liste de preuves admises, du procès-verbal au certificat médical et à l’attestation de refuge, et renonce à exiger des ressources et une mutuelle (SPF Intérieur, 2023). La condition de revenus reste écrite dans la loi pour les victimes d’un Belge, même si l’Office ne l’applique plus, et les réformes du regroupement familial de 2024 et de 2025 n’ont pas touché aux clauses de protection (Kuzniak, 2026).
Toutes les femmes n’y ont pas accès. Les clauses ne couvrent ni la conjointe d’un étranger en séjour limité, ni celle dont la demande de regroupement est encore en cours, ni la femme sans titre de séjour (Kuzniak, 2026; Myria, Centre fédéral Migration, 2020). Le GREVIO, qui surveille l’application de la Convention d’Istanbul, juge ce droit très complexe et fragmenté. Pour les femmes exclues des clauses, il ne reste que la voie humanitaire de l’article 9bis, qui coûtait en 2020 une redevance de 385 euros, exige un domicile fixe et ne protège pas de l’éloignement. La victime dispose en outre de quinze jours pour faire valoir les violences, et le signalement à l’Office prévu par une circulaire de 2006 dissuade de porter plainte. Le GREVIO demande une révision en profondeur de ce droit (GREVIO, 2020, paragr. 207–215). Les refuges posent un autre problème. En Wallonie, l’hébergement en maison d’accueil est payant, ce qui exclut en fait les femmes en séjour irrégulier, qui n’ont droit ni à un revenu ni à une aide publique (GREVIO, 2020, paragr. 124). Une directive européenne de 2024 impose pourtant l’accès aux refuges quel que soit le statut de séjour (Kuzniak, 2026). En 2012, Human Rights Watch décrivait déjà ces lacunes, quand la période probatoire était de trois ans, et relevait que des auteurs de violences menaçaient leur conjointe d’expulsion (Human Rights Watch, 2012).
Laura Odasso a suivi à Bruxelles, entre 2014 et 2016, des femmes non européennes mariées à un Belge et victimes de violences. À l’époque, il fallait des ressources propres. Celle qui ne pouvait pas payer le refuge devait recourir à l’aide sociale, et perdait l’autonomie économique exigée pour garder son titre (Odasso, 2019, p. 94). Le soupçon de mariage blanc creusait un différentiel de crédibilité entre la victime et l’auteur. La loi fabrique ainsi la « bonne » victime, celle qui mérite de rester (Odasso, 2019). Isabelle Carles résume la tension. La Belgique lutte contre les violences de genre depuis les années 1980, mais la situation des migrantes n’est apparue que récemment, et les politiques qui la visent hésitent entre protéger ces femmes et contrôler les migrations (Carles, 2018).
Ces violences touchent toute la population. En Belgique, 31,3 % des femmes de 18 à 74 ans ont subi au moins une fois des violences psychologiques, physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire, et 14,4 % des violences physiques (Janssen & Vesentini, 2024, p. 15 et 20). Les immigrées n’en subissent pas davantage que les autres femmes. Leur expérience est aggravée par ce que la migration ajoute, la langue, l’isolement, un statut juridique incertain (Menjívar & Salcido, 2002). Edna Erez et ses collègues parlent d’intersectionnalité structurelle pour désigner ce que l’origine nationale et le statut de citoyenneté ajoutent aux autres marginalisations (Erez et al., 2009).
Les violences qui nourrissent ce piège ont un coût mortel. Le recensement militant Stop Féminicide, fondé sur la presse en ligne et donc incomplet, compte au moins 25 à 28 féminicides par an depuis 2019 (Stop Féminicide, 2026). Cela fait, en moyenne, plus de deux femmes tuées chaque mois. La loi du 13 juillet 2023, dite Stop féminicide, a fini par donner une définition légale au féminicide et par imposer la collecte de données, parce que jusque-là le pays ne comptait même pas ses mortes (Belgique, 2023a). Elle range les migrantes et les personnes en séjour irrégulier parmi les personnes en situation de vulnérabilité, et impose des outils d’évaluation des risques qui tiennent compte du genre et de l’intersectionnalité (Belgique, 2023a, art. 4 et 16). Du côté des associations, le service AVEVI de l’Association pour le droit des étrangers a ouvert 241 dossiers de victimes de violences de 2018 à 2023, hommes, femmes et enfants confondus, soit entre 45 et 51 par an depuis 2019 (Flamand & Diallo, 2024, p. 3). Le gouvernement, dans son bilan à mi-parcours du plan d’action national, met en avant la circulaire de 2023 et une fiche que la police peut remplir quand une personne en regroupement familial se dit victime de violences (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2024). Comparez ce bilan aux critiques de l’ADDE et du GREVIO. C’est un bon exercice de lecture critique.
Pour vous, la leçon est pratique. Traiter une telle situation comme « un problème de violence conjugale » ou comme « un problème de séjour » conduit à des réponses partielles qui peuvent aggraver le danger. C’est la superposition qu’il faut voir, parce que c’est elle qui produit la vulnérabilité. Le travail social a prise sur ce piège. À Liège, l’équipe juridique du CVFE rappelait en 2013 que les clauses de protection existent, mais qu’elles sont mal connues et mal appliquées (Begon et al., 2013). Connaître ces clauses, aider à réunir les preuves, écrire à l’Office avant qu’il décide, cela relève de votre métier. Les femmes concernées s’organisent aussi elles-mêmes, comme le groupe d’autosupport Épouses sans papiers en résistance, né d’une plateforme associative (CIRÉ, 2016). Mais le piège contraint aussi les intervenantes. Quand les droits des étrangers se restreignent, les associations féministes qui accueillent ces femmes sont fragilisées avec elles, faute de cadre légal et de subventions durables (Herman, 2011).
Pour aller plus loin
Pour une comparaison suisse, où les agents de terrain trient les migrantes qui méritent protection, voir Khazaei (2019) ; pour l’Angleterre et la Suède, Voolma (2018). Sur des mères réfugiées non accompagnées vivant en Belgique, que les politiques migratoires classent d’abord comme réfugiées alors qu’elles se disent d’abord mères, lisez Vervliet et al. (2014). L’éditorial de Flamand & Diallo (2024) part du cas de Cathy, arrivée avec une carte liée à son conjoint américain, et détaille les conditions du regroupement familial.
Le non-recours, ou le droit qu’on ne demande pas
Un dernier mécanisme aggrave le tout. En Belgique, près d’un ayant droit sur deux au revenu d’intégration ne le perçoit pas. Le projet TAKE estime qu’en 2019, entre 37 et 51 % des 18-64 ans éligibles au revenu d’intégration ou à son équivalent ne le touchaient pas (Goedemé et al., 2022, p. 55). L’étude commandée par le SPP Intégration sociale arrive à environ 46 % (Van den Broeck et al., 2024). Pour d’autres droits, c’est plus encore, environ la moitié pour la garantie de revenus aux personnes âgées et de 78 à 94 % pour l’allocation de chauffage (Goedemé et al., 2022).
On distingue d’ordinaire trois niveaux de non-recours. La non-connaissance : on ignore que le droit existe. La non-demande : on sait, mais on ne demande pas, par honte, par peur des conséquences sur le séjour, ou parce que la procédure décourage. La non-obtention : on demande, et on essuie un refus. Philippe Warin et l’Observatoire des non-recours aux droits et services, qui parlent de non-réception pour ce dernier cas, en ajoutent un quatrième, la non-proposition. La personne a droit à une prestation, mais personne ne la lui propose (Warin, 2016). Celui-là vous concerne au premier chef, puisque c’est l’institution qui ne propose pas. La non-demande, elle, peut être un calcul, quand une demande risque de compromettre un autre droit (Warin, 2016).
Pour certaines catégories d’étrangers, le piège se referme dès la première démarche : solliciter le CPAS peut faire perdre le titre de séjour. On se retrouve dans la situation où exercer son droit social compromet son droit au séjour. Jean-François Neven parle d’une circularité perverse, puisque le droit à l’aide dépend du séjour et que le séjour se perd en recourant à l’aide (Neven, 2014). À Bruxelles, les personnes sans titre de séjour légal renoncent souvent à demander, parce qu’elles craignent d’attirer l’attention sur elles (Noël, 2017, p. 84). Des professionnels y décrivent aussi des femmes qui remplissent les conditions d’un revenu de remplacement ou d’une aide sociale sans y accéder, faute d’information, devant une législation complexe même pour les travailleurs sociaux, ou par peur de perdre d’autres droits (Noël et al., 2015, p. 64). Pour les primo-arrivantes en attente de séjour, la régularisation conditionne tous les autres droits (Noël et al., 2015, p. 58). Crenshaw le montrait déjà en 1991. La peur de l’expulsion et les preuves exigées dissuadaient les immigrées battues de demander de l’aide ou de faire valoir la dérogation prévue pour elles (Crenshaw, 1991). Les personnes à oppressions croisées cumulent les raisons de ne pas demander.
Le non-recours tient donc aussi à la manière dont les droits sont conçus. Julie Janssens et Natascha Van Mechelen relient ses mécanismes à quatre niveaux, l’individu, l’administration, la conception des politiques et le contexte social (Janssens & Van Mechelen, 2022). Halliki Voolma décrit un processus en couches. Il faut être éligible selon son statut, le prouver, surmonter la peur de l’expulsion et trouver une information exacte (Voolma, 2018). Pour une femme migrante, la condition de séjour fait partie du droit lui-même. Les CPAS ont des leviers. L’étude du SPP Intégration sociale recense ce qu’en font 197 d’entre eux pour aller vers les ayants droit, automatiser l’octroi et suivre les dossiers (Van den Broeck et al., 2024).
L’intersectionnalité à l’intérieur du métier
On croit souvent que ces analyses concernent les publics du travail social. Elles concernent aussi la profession elle-même. Les postes les moins qualifiés et les plus précaires, comme l’aide ménagère à domicile, sont occupés de façon disproportionnée par des femmes d’origine immigrée. En Belgique, 36 % des aides ménagères et nettoyeuses sont d’origine extérieure à l’Union européenne, 58 % à Bruxelles, et 22 % des femmes de cette origine exercent ce métier, contre 5,9 % des femmes d’origine belge (Vujić et al., 2025, p. 57‑58). La catégorie statistique mêle le nettoyage, les titres-services et l’aide familiale. La part des femmes employées comme personnel soignant, elle, varie peu selon l’origine (7,8 % contre 6,2 %). Les auteurs parlent d’un double désavantage, de genre et d’origine, puisque 49 % seulement des femmes d’origine extérieure à l’Union ont un emploi, contre 75 % des femmes d’origine belge (Vujić et al., 2025, p. 3). Au bachelier assistant social, 16 % des inscrits étaient d’origine étrangère en 2016-2017 (Agence pour l’évaluation de la qualité de l’enseignement supérieur, 2019).
Les enquêtes de terrain montrent comment ces hiérarchies se vivent. Dans un établissement pour personnes âgées de la région parisienne, les tâches les moins nobles reviennent à des femmes peu qualifiées, souvent migrantes, dont l’encadrement dénigre la « culture populaire du care » (Molinier, 2013, p. 152). Chez les aides à domicile de banlieue, Christelle Avril observe la rivalité entre des femmes des classes populaires attachées à une féminité traditionnelle et des femmes qu’elle appelle des déclassées mobiles, souvent noires ou arabes. Elle ravive des préjugés racistes au quotidien (Avril, 2014). Pour Helena Hirata, le care est un travail matériel, technique et émotionnel, indissociable des rapports de sexe, de classe et de race (Hirata, 2021, p. 38‑39). Il se mondialise en une nouvelle division internationale du travail domestique, fondée sur la migration des femmes (Hirata, 2021). Laura Merla et Florence Degavre, de l’UCLouvain, critiquent sur ce point les États sociaux européens. La défamilialisation, qui libère une partie des femmes du travail familial, repose sur des travailleuses migrantes qui n’y ont pas accès, et les migrantes en séjour irrégulier n’ont droit ni aux crèches ni aux congés (Merla & Degavre, 2013). En France, les emplois de « grands frères » ont d’abord été masculins, si bien que les travailleurs sociaux d’origine étrangère comptaient 40 % de femmes, contre 65 % chez les autres (Bessin, 2005).
La relation d’aide croise elle aussi les rapports sociaux. Delphine Serre a étudié les signalements d’enfants en danger. Les assistantes sociales, issues des classes moyennes, y promeuvent auprès des mères de milieux populaires une norme d’autonomie, celle de la mère qui travaille, qui oscille entre solidarité de genre et domination de classe (Serre, 2012).
Et dans ce secteur massivement féminin, les femmes restent sous-représentées aux postes de direction. Dans l’action sociale sans hébergement, elles occupent 70,9 % des emplois, mais 55,8 % des fonctions dirigeantes. Dans les activités médico-sociales avec hébergement, c’est 80,7 % des emplois et 71,6 % des fonctions dirigeantes (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, 2025, p. 98). L’écart s’amorce dès la formation des cadres. Le master en ingénierie et action sociales, qui y prépare, compte 75,6 % de femmes, moins qu’au bachelier (Agence pour l’évaluation de la qualité de l’enseignement supérieur, 2019). Pour l’ensemble de l’économie belge, les femmes n’occupent que 37,5 % des fonctions dirigeantes (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, 2025, p. 60). Le plafond de verre tient bon, même là où les femmes sont la majorité écrasante. En Suisse, un an après le diplôme de travail social, 27 % des diplômés occupent une fonction dirigeante, contre 16 % des diplômées (Modak et al., 2013).
Véronique Bayer a étudié les candidatures à des formations de cadres du social en France. Les femmes y sont 68 %. Leur ascension est lente, souvent après plus de vingt ans de terrain, celle des hommes est accélérée. Elles vivent la promotion comme une illégitimité, prises entre deux stigmates, la carriériste et la mauvaise mère, quand les hommes y voient une opportunité (Bayer, 2023). Vous retrouvez l’escalator de verre de Williams.
La gestion managériale touche aussi ces hiérarchies. La séance 7 étudie le nouveau management public, dont Christopher Hood a fixé le nom en 1991 (Hood, 1991). En Suède, la part des hommes parmi les cadres des services sociaux baisse, entre autres parce que ce management a dégradé les conditions de travail des managers ; Karin Kullberg parle d’un tapis roulant de verre (Kullberg, 2013). En France, les modèles d’encadrement restent traversés de normes de genre, jusque dans le caring management qui prétend les dépasser (Bayer, 2020). En Belgique, le titre-service fonctionne comme un quasi-marché, l’un des instruments de ce management, et emploie une main-d’œuvre presque entièrement féminine (Nassaut & Nyssens, 2011; Statbel, 2026b).
Ce que les deux outils donnent ensemble
Delphy et Crenshaw ne disent pas la même chose, et c’est pour cela qu’elles se complètent. Delphy sert à lire les conditions d’emploi : le travail social est mal payé parce qu’il prolonge un travail féminin dévalorisé, et c’est une exploitation structurelle, pas un hasard du marché. Crenshaw et Bilge servent à lire les situations des personnes : on ne vit pas sa précarité de manière uniforme, le genre, l’origine, la classe et le statut de séjour se nouent pour produire des vulnérabilités précises.
La tradition matérialiste a d’ailleurs son propre concept pour penser ce nouage. Danièle Kergoat parle de consubstantialité des rapports sociaux de sexe, de classe et de race, pensés dans leur dynamique et à partir du travail (Galerand & Kergoat, 2014; Kergoat, 2012). Un recueil dirigé par Elsa Dorlin met les deux traditions en débat (Dorlin, 2009). Elsa Galerand montre, à partir de travailleuses domestiques philippines au Canada, qu’une critique intersectionnelle a besoin d’un concept d’exploitation, et que le sexage de Guillaumin se recompose dans la domesticité (Galerand, 2015).
Les deux outils protègent aussi contre une erreur fréquente, qui consiste à accuser la culture. Leti Volpp compare des mariages d’adolescentes aux États-Unis. Chez des Américains blancs, un comportement dérangeant passe pour une déviance individuelle ; chez des immigrés de couleur, on l’attribue à leur culture. Ce double standard exagère la différence ethnique et nie la subordination de genre dans la société d’accueil (Volpp, 2001; Volpp, 2006). Giacomo Orsini récuse l’explication culturelle des violences dans les couples migrants. Il retrouve chez tous les auteurs qu’il a étudiés, dont trois conjoints belges sur huit, le même levier, la précarité juridique de la conjointe (Orsini, 2021). Ce sont les conditions structurelles qui exposent certaines femmes et les protègent moins (Sokoloff & Dupont, 2005).
Les intervenantes issues des groupes concernés vivent le dilemme politique décrit par Crenshaw. En France, des médiatrices interculturelles « africaines » mobilisées contre l’excision doivent choisir entre dénoncer le sexisme de leur groupe, au risque de renforcer le racisme, et dénoncer le racisme, au risque de renforcer le sexisme (Lemercier, 2014). Au Québec, Christine Corbeil et Isabelle Marchand ont montré ce que l’approche intersectionnelle change dans l’intervention féministe auprès des femmes victimes de violence conjugale (Corbeil & Marchand, 2006).
La consigne pratique tient en une ligne. Ne traitez jamais une situation comme « un problème de femme » ou « un problème de migrant ». Cherchez la superposition. C’est elle qui produit la difficulté, et c’est donc elle qui doit guider l’intervention. Quand un dossier vous paraît compliqué, demandez-vous qui l’a rendu tel. Le droit et les mouvements sociaux construisent leur représentation des discriminations à partir des moins démunis de chaque catégorie, ce qui rend artificiellement complexe la situation des autres (Chauvin & Jaunait, 2015). Retournez enfin la grille sur vous-mêmes. L’intersectionnalité sert aussi à réfléchir sur sa propre pratique, pour que les rapports de genre, de classe et de race ne disparaissent pas derrière une oppression pensée en général (Mattsson, 2014).
Questions d’examen — Séance 6
Question 6.A
Exposez la thèse de Delphy sur le mode de production domestique. Quelles sont les trois conséquences que le cours en tire pour le travail social belge ?
Références à mobiliser : Delphy (1970) ; Delphy (1998) ; Guillaumin (1978) ; Kergoat (2000/2001) ; England et al. (2002) ; Glorieux & Van Tienoven (2016) ; Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale (2025) ; Statbel (2026a).
Question 6.B
Définissez l’intersectionnalité (Crenshaw 1989, 1991 ; Collins & Bilge 2020). En quoi se distingue-t-elle d’une simple addition de discriminations ? Illustrez par le cas belge des femmes migrantes victimes de violences.
Références à mobiliser : Crenshaw (1989) ; Crenshaw (1991) ; Collins & Bilge (2016/2020) ; Bilge & Collins (2020/2023) ; Hancock (2007) ; Belgique (2023b) ; Carles (2018) ; Human Rights Watch (2012).
Question 6.C
Expliquez le « piège du séjour conditionnel » en Belgique. Comment une lecture intersectionnelle rend-elle visible ce qu’une approche par catégories séparées ne peut pas saisir ?
Références à mobiliser : Carles (2018) ; Human Rights Watch (2012) ; Belgique (1980) ; Odasso (2019) ; GREVIO (2020) ; Kuzniak (2026) ; Flamand & Diallo (2024) ; Crenshaw (2005).
Question 6.D
Qu’est-ce que le non-recours aux droits sociaux ? Identifiez ses formes, non-proposition comprise. Pourquoi touche-t-il davantage les personnes à oppressions croisées en Belgique ?
Références à mobiliser : Van den Broeck et al. (2024) ; Goedemé et al. (2022) ; Warin (2016) ; Noël (2017) ; Noël et al. (2015) ; Crenshaw (1991).
Question 6.E
Montrez que l’intersectionnalité s’applique à l’intérieur de la profession, pas seulement aux publics. Quelles données belges l’illustrent ? Quel lien avec la séance 7 ?
Références à mobiliser : Institut pour l’égalité des femmes et des hommes & SPF Emploi, Travail et Concertation sociale (2025) ; Vujić et al. (2025) ; Statbel (2026b) ; Williams (1992) ; Bayer (2023) ; Kullberg (2013) ; Hood (1991).